Jake Oppenheimer était cependant un homme étonnamment honnête et scrupuleux. Écoutez-moi bien.
La nuit suivante, comme je commençais à m’assoupir, je l’entendis qui frappait. Il me disait :
— Une chose me trouble, professeur. Tu m’as déclaré m’avoir vu remuer, entre mes doigts, une de mes dents qui branlait… Ici, j’y perds mon latin. Il n’y a pas huit jours qu’elle s’est mise à bouger et je ne l’ai dit à personne !
CHAPITRE XXVI
C’EST L’AMOUR QUI M’A PERDU
Moi, Darrell Standing, je suis, à cette heure, paisiblement assis dans la cellule des condamnés à mort, à Folsom, tandis que les mouches bourdonnent autour de moi, dans l’assoupissement lourd de cet après-midi. Et je songe à toutes les femmes que j’ai aimées, tant dans cette vie que dans mes autres vies, depuis le temps des périodes géologiques, où je faisais paître mon troupeau de rennes, gardé par des loups domestiques, sur les côtes alors glacées de la Méditerranée, qui sont devenues depuis la France, l’Italie et l’Espagne.
Je revois celle que j’appelais Igar et qui, à l’époque de l’Age du Bronze, s’accroupissait près de moi, au crépuscule, devant notre feu, tandis que je taillais et courbais les arcs en bois rouge et odorant, pareil à du bois de cèdre, ou que je fabriquais, avec des os, des flèches dentelées, destinées à transpercer les poissons dans l’eau limpide.
Je l’avais capturée de force et volée aux hommes d’une autre tribu. Tandis qu’elle marchait lentement, parmi l’herbe de la jungle, je me jetai sur elle, d’une branche d’arbre surplombante, où j’étais posté en embuscade. Je tombai en plein sur ses épaules, de tout le poids de mon corps, et je m’agrippai à elle, de mes mains crispées. Elle piaula comme un chat, renversée dans l’herbe haute. Elle se débattit et me mordit furieusement. Les ongles de ses doigts me labourèrent la peau, comme ceux d’un lynx. Mais je tins bon et la maîtrisai, et, deux jours durant, je la battis, pour la contraindre à se soumettre à moi. Alors elle m’obéit et me suivit docilement sous ma hutte, qui était plantée sur des pilotis, dans un marais, comme un perchoir.
Elle était à demi vêtue, pour se protéger du froid, de peaux sanglantes et sordides de bêtes que j’avais tuées. Sa peau basanée était noircie par la fumée de notre foyer et, lorsque cessaient les pluies du printemps, demeurait souvent des mois entiers, sans être lavée. Elle avait des mains calleuses, aux doigts noueux et aux ongles racornis, pareils à des griffes de bêtes, et ses pieds, aux coussinets tannés par la marche, ressemblaient bien plutôt à des extrémités de pattes.
Mais ses yeux étaient bleus comme l’azur du ciel, profonds comme la mer et, quand je la pressais contre ma poitrine velue, quand ses bras sauvages m’enlaçaient et quand nos jambes se mêlaient, son cœur battait déjà à l’unisson du mien.
J’avais un rival, je m’en souviens, le vieux Dent-de-Sabre, aux longs crocs et aux longs cheveux, dont les rugissements et les cris aigus, durant la nuit, venaient souvent jusqu’à nous. Alors, pour le détruire, j’établis un piège, pareil à ceux qui me servaient à prendre les bêtes féroces et les ours : une fosse profonde, recouverte de branchages, avec un épieu aigu, planté au fond.