Igar était largement bâtie, avec de vastes mamelles. Nous riions tous deux, sous le soleil du matin, tandis que notre enfant-homme et notre enfant-femme, le corps doré comme des abeilles, se traînaient et se roulaient sur le sol, parmi les épines des buissons.

Nous eûmes ainsi plusieurs fils et plusieurs filles, qui procréèrent, à leur tour, d’autres enfants. Ma compagne et moi étions déjà vieux, quand déferla vers nous, comme une grande vague, une ruée d’hommes noirs, au front plat et aux cheveux crépus, devant qui nous nous mîmes tous à fuir par-dessus les collines. Ils nous rejoignirent, malgré la rapidité de notre course, et il y eut, entre eux et nous, une féroce bataille. Je luttai jusqu’à l’aurore, avec mes fils et mes petits-fils, au chant des arcs et au frémissement des flèches empoisonnées. Nous fîmes un grand massacre de têtes crépues. Puis je tombai frappé à mort, vers le terme de la bataille, et les chants funèbres, que j’avais moi-même composés jadis, résonnèrent sur mon cadavre.

La femme, ici-bas, est tout pour l’homme. Elle l’attire à elle, bon gré, mal gré, comme le pôle appelle l’aiguille aimantée. Elle charme le regard de l’homme par le balancement merveilleux de son corps, par les ondes de sa chevelure, brune ou blonde, noire comme la nuit, ou qui semble saupoudrée d’or par le soleil.

Ses pieds sont divins. Sa poitrine et ses bras sont un paradis pour celui qui s’y repose. Le parfum qu’elle exhale délecte les narines. Sa voix, quand elle chante ou rit, au soleil ou au clair de lune, ou quand elle sanglote d’amour dans la nuit, renversée sur le dos et prise de vertige, est plus douce que toutes autres musiques, plus mélodieuse que le chant des épées dans la bataille. Ses paroles sont une exaltation de tout son être. Elles électrisent le nôtre et y font courir le feu, mieux qu’une sonnerie tonitruante de trompettes.

Dans le Ciel même, l’homme, avec les Houris et les Valkyries (celles-ci, dans le Paradis chrétien, transformées en Anges, qui de leurs chevaux ont pris les ailes), lui a réservé une place d’honneur. Car, pas plus que la terre, l’homme ne saurait concevoir un Ciel où la femme ne serait pas.

Les constellations se déplacent dans le firmament. L’Étoile Polaire, Hercule, Véga, le Cygne, Céphée n’étaient point jadis où ils sont aujourd’hui. La femme seule demeure. Elle seule est immuable dans l’Éternité.

Elle est l’amante et elle est la mère, qui couve ses enfants, comme la perdrix sous ses ailes. Elle est Cléopâtre et Hérodiade, Esther et la Vierge Marie, et Marie-Madeleine. Elle est Brunehilde et Iseult, Juliette et Héloïse, Ève et Astarté.

Et toujours, dans mes innombrables vies, je l’ai follement aimée. Dans cette cellule, où j’attends qu’on vienne me chercher pour me pendre, je revois se pencher sur ma couche, et Igar, la femme sauvage, et Lady Om, avec qui je traînai, quarante ans durant, mon existence de mendiant, sur les routes de Corée ; et Miriam, qui prétendait que je trahisse mon serment à Rome, pour sauver le pêcheur de Judée ; et la mère du petit Jesse, assiégée avec moi chez les Mormons, dans le cercle de nos quarante chariots, puis massacrée traîtreusement aux Prairies-des-Montagnes.

Bien souvent, dans mes existences passées, j’ai tué pour posséder la femme que j’aimais et célébré mes noces dans le sang chaud.

Et, si je suis ici, dans ce cachot d’infamie, moi, Darrell Standing, en attendant la mort à laquelle m’a condamné la loi, c’est encore parce que j’ai aimé.