Car ce n’est pas pour rien, ni pour mon plaisir, que j’ai tué mon collègue, le professeur Haskell, dans son laboratoire de l’Université Agricole de Californie. Il était un homme et j’en étais un. Et il y avait entre nous une femme belle, et que j’aimais. Que j’aimais de toute l’hérédité d’amour qui était mienne, depuis le chaos hurlant et ténébreux, où l’homme ni l’amour n’avaient pris forme encore.
Et j’ai tué le professeur Haskell, comme j’avais exterminé, dans mon piège couvert de branchages, le vieux Dent-de-Sabre qui, à l’Age du Bronze, prétendait me disputer Igar.
Douze jurés, dont je ris, se sont alors réunis. Douze jurés zélés, pour me juger et me condamner. Douze a toujours été un nombre fatidique. Bien avant les douze tribus d’Israël, les mages, contemplateurs d’étoiles, avaient placé au ciel douze Signes du Zodiaque. Et, dans l’Olympe scandinave, quand Odin s’asseyait pour juger les hommes, il avait autour de lui, je m’en souviens, douze dieux pour assesseurs : Thor, Baldur, Niod, Frey, Tyr, Bregi, Heimdal, Hoder, Vidar, Ull, Forseti et Loki.
CHAPITRE XXVII
UNE CHAUVE-SOURIS DANS LA LUMIÈRE
Le temps qui me reste à vivre est de plus en plus court ! Ce manuscrit, que j’achève d’écrire, sortira en contrebande de la prison, par les soins d’un homme sûr. Il ira dans les mains d’une autre personne, en qui je puis avoir également toute confiance, et qui veillera à sa publication.
Je ne suis plus au Quartier ordinaire des Assassins, mais dans la Cellule de la Mort, où j’ai été transféré.
On a placé près de moi, pour m’épier, la garde de la Mort. Elle veille, nuit et jour, sans s’éloigner, et sa fonction paradoxale est de s’assurer que je n’attente pas à mes jours. Je dois être conservé vivant pour la pendaison. Autrement le public serait dupé, la loi bafouée, et une mauvaise note en viendrait au gouverneur de cette prison, dont le premier devoir est d’avoir soin que les condamnés soient dûment et proprement pendus. Il y a des hommes, et je les admire, qui ont une singulière façon de gagner leur vie.
Cette séance, où j’écris, est la dernière. L’heure a été fixée à demain matin. Quoique la Ligue contre la Peine de Mort soit occupée, en ce moment, à fomenter en Californie un important mouvement contre cette peine, le gouverneur de la prison de Folsom a refusé, tant de me gracier, que de surseoir seulement à l’exécution.
Déjà les reporters sont assemblés. Je les connais tous. S’il en est parmi eux qui sont mariés, la description de l’exécution du professeur Standing, et de la façon dont il est mort au bout d’une corde, paiera les souliers et les livres d’école de leurs enfants. Bizarre ! Bizarre ! Je parierais qu’une fois l’affaire faite, ils en seront plus malades que moi.
Tandis qu’assis dans cette cellule, je médite sur toutes ces choses, j’entends, hors de ma cage, monter et descendre, dans le corridor, le pas régulier de mon gardien. Lorsqu’il passe devant le guichet, je vois son œil méfiant rivé sur moi.