J’ai vécu tant de vies que je suis las, par moments, de cet éternel recommencement. Que de tracas sur cette terre ! Ce que je souhaiterais, dans ma prochaine réincarnation, c’est d’occuper tout bonnement le corps, non plus d’un professeur, mais d’un simple et paisible fermier.
De grandes prairies d’alfa ; un bon bétail de vaches jersiaises ; des pâturages couvrant les pentes de collines broussailleuses et venant border des champs labourés ; une eau abondante, qu’au moyen d’une digue j’amasserais dans un bassin profond, d’où je la dirigerais ensuite vers mes champs, par des canaux d’irrigation… Car, observez ceci. L’été, qui est long et sec en Californie, constitue un grand obstacle à une culture intensive. Un terrain convenablement irrigué pourrait facilement, au contraire, fournir, avec de bons engrais, trois récoltes par an… Voilà, oui, quel serait désormais mon rêve.
Je viens de subir, je dis bien « subir », une visite du gouverneur de la prison. Il est tout à fait différent du gouverneur Atherton de San Quentin.
Récemment promu dans sa fonction, il était très ému, très énervé, et c’est moi qui ai dû l’inviter à parler. C’est sa première pendaison. Il me l’a franchement avoué. Moi, pour tâcher de le dérider de mon mieux, je lui ai spirituellement répondu que c’était aussi la première fois qu’on me pendait. Mais j’en fus pour mes frais, et il demeura morne et triste.
C’est, au surplus, un homme qui a des ennuis domestiques. Il a deux enfants, une fille qui suit les cours de l’École Secondaire, et un fils, étudiant de première année à l’Université de Stanford. Il ne possède pas de fortune personnelle et n’a que son traitement pour vivre. Sa femme est infirme, et lui-même est d’une santé médiocre. Il a essayé de contracter une assurance sur la vie. Mais les médecins de la Compagnie ont estimé qu’il constituait un risque indésirable. C’est lui qui m’a confié tous ses tracas.
Une fois parti, il ne s’arrêtait plus, et ne s’apercevait pas qu’il me rasait, avec toutes ses histoires. J’ai dû interrompre poliment l’entretien. Sans quoi, il serait encore là.
Mais je m’aperçois que j’ai, moi-même, omis de vous conter exactement comment je me trouve ici.
Délivré de la camisole, je passai encore, dans ma cellule d’isolement de San Quentin, deux années déprimantes et mélancoliques. Ed. Morrell, comme je l’ai dit, après avoir été tiré de sa cellule, fut, par une chance inattendue de lui-même, nommé homme de confiance en chef de la prison. Il succéda à Hutchins dans cet emploi, qui valait à son titulaire un bénéfice net de trois mille dollars par an.
Quand il ne fut plus là, je me trouvai bien seul. Jake Oppenheimer, qui pourrissait depuis tant d’années dans son cachot, s’était, à la longue, aigri le caractère. Il en voulait à l’univers entier. Pendant huit mois, il refusa de parler à personne, pas même à moi.
C’est une chose incroyable que la rapidité avec laquelle les nouvelles se répandent dans une prison. Un peu plus lentement, mais infailliblement, elles arrivent jusqu’aux cellules mêmes d’isolement. C’est ainsi que j’appris, un beau jour, que Cecil Winwood, le faussaire-poète, le froussard, le traître et le mouchard, était revenu à San Quentin, afin d’y purger une nouvelle condamnation, pour un autre faux qu’il avait commis.