Combien de fauteuils furent brisés ? Je n’en sais rien. Un moment arriva, où il me sembla que j’étais en plein cauchemar. Endormi ou éveillé ? J’eusse été incapable de le dire. Je m’évanouis de faiblesse, plusieurs fois. Et, pour terminer, je fus rejeté dans mon noir cachot.

Lorsque je repris mes esprits, j’avais un « mouton » auprès de moi. C’était un condamné à temps, un petit homme à la face pâle, éthéromane, et qui était prêt à tout faire afin de se procurer sa drogue.

Dès que je l’eus reconnu, je me traînai vers la grille de mon guichet et je criai dans le corridor, où ma voix s’allongea :

— Gardez-vous ! camarades. Il y a un mouchard parmi nous ! C’est Ignatius Irvine. Attention à vos paroles !

La bordée d’injures qui s’éleva, l’ouragan de jurons qui éclata, eussent fait frémir l’âme d’un homme plus brave que cet Ignatius Irvine. Il était pitoyable dans sa terreur, tandis que rugissaient tout le long du sombre corridor, comme dans une ménagerie de fauves, les quarante convicts, qui lui promettaient pour l’avenir mille choses affreuses, mille punitions épouvantables.

Y aurait-il eu un secret caché, que la présence d’un mouchard dans le Quartier des Cachots aurait suffi à clore toutes les lèvres. Mais de secret il n’y en avait point, et tout le monde avait juré de dire la vérité, la vérité seule.

Les conversations recommencèrent, de grille à grille. Ce qui intriguait surtout les quarante, c’était la dynamite, qui, pour eux comme pour moi, était un mythe. Ils s’adressèrent à moi et me supplièrent, si je connaissais quoi que ce fût sur ce chapitre, de l’avouer, afin de leur épargner un recommencement de tortures. Mais je ne pouvais que répéter la même vérité : « Je ne savais rien. »

Avant d’être relevé par une tournée de gardiens, mon mouton m’avait révélé que, depuis notre incarcération, pas un métier n’avait ronflé dans la prison, pas un de ses nombreux ateliers n’avaient été ouverts. Les milliers de convicts que renfermait la prison étaient restés enfermés dans leurs cellules, et il avait été décidé, toujours par rapport à la fameuse dynamite, que pas un ne serait renvoyé au travail coutumier avant qu’elle ne fût découverte. L’affaire assurément était grave, et je fis passer la nouvelle de guichet en guichet.

Le lendemain et les jours suivants, les interrogatoires recommencèrent, toujours selon le même rythme. Quand les hommes ne pouvaient plus marcher, on les portait. Le bruit courut que le gouverneur Atherton et le capitaine Jamie, épuisés eux-mêmes et à bout de forces, devaient se relayer mutuellement, toutes les deux heures. Ils étaient à ce point affolés que les interrogatoires, qui s’étaient étendus à tous les convicts de la prison, se poursuivaient même la nuit. Ils ne se déshabillaient pas et dormaient tout habillés, à tour de rôle, dans la même pièce où ils martelaient, inlassablement, les patients.

Dans notre quartier, de jour en jour et d’heure en heure, la folie grandissait parmi nous. La pendaison est un plaisir, croyez-moi, à côté de cette torture sans terme qui détruit un être humain, tout en le laissant vivre.