J’en étais venu, moi qui plus qu’eux avais déjà souffert, moi qui étais plus endurci à la douleur, à augmenter du leur mon propre tourment. Je souffrais à la fois et pour moi, et pour ces quarante hommes, dont l’incessante clameur réclamait en vain une goutte d’eau, dont les cris, les sanglots et les radotages délirants faisaient de notre cabanon une maison de fous.

Comprenez-vous bien ce qui se passait ? Oui, le comprenez-vous ? Cette vérité, que nous disions tous, était notre condamnation. Devant ces quarante incorrigibles, répétant avec un ensemble aussi parfait les mêmes affirmations, le gouverneur Atherton et le capitaine Jamie concluaient, sans broncher, que nous mentions tous à l’unisson, comme un perroquet rabâche éternellement, sans se tromper, une leçon apprise.

La situation des autorités était aussi désespérée que la nôtre. Ainsi que je l’appris par la suite, le Conseil des Directeurs de la prison avait été appelé par télégraphe, ainsi que deux compagnies de la milice d’État, pour parer à tout événement.

On était alors en hiver et, en dépit du climat tempéré dont jouit la Californie, le froid, en cette saison, y est parfois assez aigu. Or, nous n’avions, dans nos cachots, ni matelas ni couverture, et il est douloureux, sachez-le, d’étendre sur des dalles glacées sa chair meurtrie. Ce n’est pas tout. Comme nous réclamions sans cesse un peu d’eau, les gardiens, pour se gausser de nous, s’amusèrent, avec force quolibets, à faire jouer les tuyaux d’incendie. Par les grilles des guichets, les jets féroces s’abattaient sur nous, cachot par cachot, fouettant violemment nos corps endoloris et nous faisant sauter entre nos quatre murs, comme des œufs qu’on bat. Cette eau, que nous avions demandée à cor et à cri, nous monta bientôt jusqu’aux genoux, et nous avions beau supplier, elle coulait et fusait toujours.

Des quarante hommes qui subirent ces épreuves, pas un n’en sortit indemne. Luigi Polazzo, comme je l’ai dit, tomba le premier en démence et ne recouvra jamais la raison. Long Bill Hodge la perdit lentement et enfin alla rejoindre Luigi au Quartier des Fous. D’autres encore les suivirent. D’autres, dont la santé physique avait été profondément ébranlée, tombèrent victimes de la tuberculose des prisons. Un bon quart des quarante, au total, y laissa sa peau.

Pour ce qui est de moi, on m’amena, par deux fois, devant le Grand Conseil des Directeurs. Je fus, tour à tour, menacé et cajolé. On me donnait à choisir entre deux alternatives. Ou bien je livrerais la dynamite et, dans ce cas, on me frapperait d’une peine nominale de trente jours de cachot, que je ne ferais point, et au bout desquels on me nommerait Surveillant de la Bibliothèque. Ou je persisterais dans mon entêtement à ne point rendre la dynamite. En ce cas, ce serait pour moi la Cellule Solitaire jusqu’au terme de ma condamnation. C’est-à-dire in æternum, puisque j’étais un condamné à vie.

Non, non ! Aucun code n’a jamais pu promulguer une telle loi ! La Californie est un pays civilisé, ou du moins qui s’en vante. L’éternelle Cellule Solitaire est une peine monstrueuse, dont aucun État, semble-t-il, n’a jamais osé prendre la responsabilité ! Et pourtant je suis le troisième homme, en Californie, qui a entendu prononcer contre lui cette condamnation. Les deux autres sont Jake Oppenheimer et Ed. Morrell. Bientôt vous ferez avec moi leur connaissance, car c’est en leur compagnie que j’ai passé cinq ans dans ma cellule silencieuse…

Le Grand Conseil me donna donc le choix : un emploi agréable et de confiance dans la maison, et ma libération totale de l’atelier de tissage, si je rendais une dynamite qui n’existait pas ; la détention solitaire jusqu’à ma mort, si je refusais.

On me gratifia de vingt-quatre heures de camisole de force, afin que je pusse réfléchir là-dessus. Puis on me ramena devant ces messieurs. Que pouvais-je faire ? Je réitérai, pour la centième fois, que j’étais impuissant à les conduire devant un objet inexistant. Ils me ripostèrent que j’étais un menteur. Ils me dirent que j’étais une mauvaise tête, un fléau vivant, un dégénéré vicieux et plus grand criminel du siècle. Et je ne sais quoi encore.

Pour conclusion, je fus reconduit, cette fois, non plus aux cachots ordinaires, mais au Quartier des Cellules Solitaires. On m’enferma dans la cellule numéro 1. Le numéro 5 était occupé par Ed. Morrell. Le numéro 12 par Jake Oppenheimer. Il y était depuis dix ans ; Ed. Morrell depuis un an seulement. Il purgeait une condamnation de cinquante ans. Jake Oppenheimer était condamné perpétuel, tout comme moi.