Douze à quinze mouches vivaient ainsi dans ma compagnie. Une seule d’entre elles ne s’intéressait pas au jeu. Elle s’y refusait obstinément. Du jour où elle avait compris la pénalité encourue lorsqu’elle descendait au-dessous de la ligne, elle avait évité avec soin de venir se promener dans la zone interdite.
Cette mouche était visiblement un être morose, un caractère triste. Elle avait, comme les hôtes humains de la prison, une dent contre ce bas monde. Elle ne jouait pas non plus avec ses compagnes. Et pourtant elle était vigoureuse et d’une excellente santé. Je l’étudiai avec soin, et longuement, et je puis assurer que son opposition à tout amusement était une question de tempérament moral et non de nature physique.
Je connaissais toutes mes mouches, je vous l’affirme, sur le bout du doigt. J’étais stupéfait de discerner la multitude des différences qui existaient entre elles. Oui, chacune d’elles avait sa personnalité bien tranchée. Elles se distinguaient les unes des autres par leur taille, leur différence de force, la rapidité diverse de leur vol, leur talent à éluder ma poursuite, à piquer droit comme un trait, vers un but donné, ou à voler en tournant avant de l’atteindre, lorsqu’elles fuyaient ma main qui les chassait de la fameuse zone.
Des particularités plus subtiles, trahissant des caractères dissemblables, existaient pareillement entre elles. Il y en avait une, particulièrement grosse et mauvaise, qui se mettait parfois à tournoyer comme une vraie furie. Tantôt elle s’attaquait à moi, et tantôt à ses compagnes. Une autre… Vous avez vu, dans un pré, un poulain ou un veau lever subitement le derrière, en une ruade imprévue, et partir au triple galop, droit devant lui. Affaire de donner un exutoire à sa vitalité débordante et à son humour. Eh bien, il y avait une mouche (c’était, soit dit en passant, la meilleure joueuse de toutes) qui n’avait d’autre plaisir que de venir rapidement se poser, trois ou quatre fois de suite, sur mon tabac. Et, lorsqu’elle avait réussi à éluder le coup attentif et velouté de ma main, elle entrait en une telle animation, en une telle joie, qu’elle s’élançait dans l’air à toute vitesse, et se mettait, virant et tournoyant, volant de droite et volant de gauche, à célébrer, triomphante, autour de ma tête, la victoire qu’elle avait remportée sur moi.
J’ai fait sur mes mouches, sur leur manière d’être, sur leur mode de jeu, bien d’autres observations dont je ne veux pas vous importuner plus longtemps. Mais, de tous les faits qu’il m’a été donné d’observer et qui ont réellement, durant cette première période de cellule solitaire, détendu souvent mon esprit, qui m’ont fait paraître les heures un peu moins longues, il en est un qui est toujours demeuré présent à ma mémoire. La mouche morose, qui ne jouait jamais, vint, en un instant d’oubli, se poser une fois sur l’endroit tabou et fut aussitôt capturée par ma main. Lorsque je l’eus relâchée, vous me croirez si vous voulez, elle me bouda une heure durant !
Ainsi se traînait le temps interminable. Je ne pouvais toujours dormir et, quelle que fût leur intelligence, je ne pouvais toujours jouer avec mes mouches. Car des mouches, au total, ne sont que des mouches, et j’étais un homme, avec un cerveau d’homme. Et ce cerveau, actif, entraîné à penser, bourré de culture intellectuelle et de science, monté sans cesse à haute tension, bouillonnait sans répit. Il voulait l’action et j’étais condamné à une totale passivité.
Avant mon emprisonnement, je m’étais livré, durant mes vacances, à d’intéressantes recherches chimiques sur la quantité de pentose et de pentose-de-méthylène que contient le raisin des vignes d’Asti. Tout était terminé, sauf quelques dernières expériences. Quelqu’un les avait-il reprises et avaient-elles été couronnées de succès ? J’étais sans cesse à me le demander.
L’univers était mort pour moi. Aucune nouvelle importante ne filtrait jusqu’à ma cellule. La science, au dehors, marchait à grands pas, et je m’intéressais à des milliers de choses. Telle était la théorie de l’hydrolysis de caséine, traitée par la trypsine, que j’avais le premier émise, et que le professeur Walters avait vérifiée dans son laboratoire. De même avait collaboré avec moi le professeur Schleimer, pour la recherche du phystostérol dans les mélanges des graisses animales et végétales. Le travail commencé devait certainement se poursuivre. Avec quels résultats ? La pensée de toute cette activité à laquelle je ne pouvais plus prendre part, et qui se continuait au delà des murs de ma cellule, de ces murs qui m’en séparaient seuls, était affolante. Durant ce temps, aplati sur le sol, je jouais avec les mouches !
Tout, cependant, en mon noir sépulcre, n’était pas silence.
Dès le début de ma détention, j’avais entendu, à plusieurs reprises et à intervalles réguliers, résonner de petits coups étouffés. Venant de plus loin, j’en avais entendu d’autres, plus sourds et plus faibles encore. Continuellement ils étaient interrompus par les grognements du geôlier de garde. Parfois, quand les coups s’obstinaient trop longtemps, d’autres gardiens étaient appelés et, par les bruits plus violents qui s’ensuivaient, je savais qu’on mettait à des hommes la camisole de force.