Mon père et ma mère affirmèrent le contraire.

Je pris la parole.

— Ici encore, l’image est différente de ce que j’ai connu… Je m’efforçais en moi-même de reconstituer, tant d’après la photographie que d’après ma mémoire, le paysage tel que j’en avais souvenance. Son allure générale, ni la ligne d’horizon des collines, ne s’étaient modifiées. Je désignai du doigt ce qui avait changé. Les maisons, dis-je, n’étaient pas à la même place, mais ici, à peu près. Les arbres étaient plus nombreux. Il y en avait tout un bois et, çà et là, des touffes d’herbe, avec beaucoup de chèvres. Il me semble que je les vois encore, et deux jeunes bergers qui les conduisaient. Je vois… je vois aussi, à cet endroit, un tas de vagabonds. Ils n’ont pour vêtements que des guenilles. Ils sont tous malades. Leur figure, leurs mains, leurs jambes sont autant de plaies…

Le missionnaire sourit, moins fâché, et déclara :

— L’enfant, à l’église ou autre part, a entendu parler du miracle de la guérison des lépreux… Combien étaient présents, de ces vagabonds malades ?

Dès l’âge de cinq ans, j’avais su compter jusqu’à cent. Je fixai ma pensée sur le groupe que j’évoquais et je répondis :

— Ils sont dix. Ils se démènent, en agitant leurs bras, et crient, et hurlent après d’autres hommes qui les regardent et les entourent.

— Et de ces hommes, ils ne s’approchent pas ?

Je secouai la tête.

— Non, ils s’en tiennent à l’écart, comme si quelque chose de fâcheux, qui est en eux, le leur interdisait.