L’homme est donc à plat ventre sur le sol. Les bords de la camisole sont ramenés l’un vers l’autre, de façon à venir se rejoindre le long de son échine. Une corde, qui fait l’effet d’un lacet de bottine, est alors passée à travers les œillets et, toujours selon le même principe, l’homme est lacé dans la toile.

Seulement on le lace plus étroitement que vous, ni personne, ne faites certainement de votre pied. C’est ce qu’on appelle, dans le langage des prisons, le ficelage. Parfois, si les geôliers sont naturellement cruels et vindicatifs, ou quand l’ordre en vient d’en haut, ils assurent un ficelage plus serré, en mettant leur pied sur le dos de l’homme et en s’y arc-boutant, à mesure qu’ils lacent.

Si vous avez parfois, par inadvertance, serré trop fort le lacet de votre soulier, vous n’avez pas manqué d’éprouver bientôt une vive douleur, au cou-de-pied, où la circulation du sang est arrêtée. Si vous persistez, la douleur devient rapidement insupportable, à ce point qu’il vous faut absolument donner du jeu au lacet et détendre la pression. Parfait.

Supposez maintenant, essayez d’imaginer que c’est votre corps tout entier qui subit cette pression, votre torse surtout, où sont votre cœur, vos poumons, tous les organes vitaux, enserrés si terriblement qu’ils vous semblent cesser de fonctionner.

Je me souviens encore de la première fois où je subis le supplice de la camisole. C’était au début de mon incorrigibilité, peu de temps après mon entrée dans la prison, alors que, dans toute ma vigueur, je tissais à l’atelier mes cent yards de jute par jour, et terminais mon ouvrage avec une avance moyenne de deux heures sur le délai fixé. Oui, je fabriquais mes sacs de jute en quantité bien supérieure à ce qu’on exigeait de moi.

Le prétexte invoqué, ainsi qu’en font foi les registres de la prison, fut qu’il se trouvait dans le tissu des sautes et des brisés, en un mot que mon ouvrage ne valait rien. C’était idiot, bien entendu.

La raison réelle qui me fit faire cette première connaissance avec la camisole fut que, nouveau venu dans la prison, je m’indignai, expert comme je l’étais en l’art d’éliminer le travail inutile, du gâchage de temps et d’efforts dont j’étais témoin. J’en fis quelques observations à l’inepte chef du tissage, qui ignorait tout de son métier.

Furieux, il me fit appeler, lors d’une tournée d’inspection du capitaine Jamie, et exhiba à celui-ci, comme étant mon œuvre, des pièces d’étoffe ignobles. J’eus beau nier, je ne fus pas cru. Trois fois, la même exhibition se renouvela. Le troisième appel devait être puni selon les règlements. La punition se traduisit par vingt-quatre heures de camisole.

On me fit descendre aux cachots et je reçus l’ordre de m’étendre sur la toile, la face vers le sol. Je refusai. Alors, pour me faire céder, un des geôliers, nommé Morrisson, m’enfonça ses pouces dans la gorge. Un autre, nommé Mobins, convict lui-même, mais passé homme de confiance, me frappa des poings, à plusieurs reprises. Finalement, je cédai et fis ce qu’on me demandait. Ma résistance avait déplu à mes bourreaux et, pour cela, ils serrèrent le lacet d’un cran de plus. Puis ils me roulèrent sur le dos, comme ils eussent fait d’une souche de bois.

La première impression ne me sembla pas bien terrible. Ils refermèrent, en s’en allant, la porte de mon cachot, firent basculer les leviers des verrous, en grand fracas et cliquetis, et me laissèrent dans l’obscurité complète. Il était onze heures du matin.