Il est temps, maintenant, lecteur, que je t’apprenne qui je suis. Non, non, je ne suis pas fou. Cela, il est nécessaire que tu en sois bien persuadé, pour croire ensuite ce que je vais te conter.

Je suis Darrell Standing. A ce nom, les quelques-uns d’entre vous qui m’ont connu me reconnaîtront sans peine. Aux autres, qui sont la majorité, permettez-moi de me présenter.

Il y a huit ans, je professais l’agronomie au Collège d’Agriculture de l’Université de Californie, à Berkeley. Alors la somnolence de cette paisible petite ville fut secouée par un événement imprévu, l’assassinat du professeur Haskell, dans un des laboratoires d’une des sections du dit Collège. Darrell Standing était l’assassin.

Je suis Darrell Standing. On m’arrêta, les mains encore teintes de sang. Je ne discuterai pas sur la question de savoir qui du professeur Haskell ou de moi avait, dans notre querelle, tort ou raison. Cela ne regarde personne. Le fait brutal est que, dans une vague de colère, de cette colère rouge qui a été mon fléau à travers les âges, j’ai tué mon collègue. Les rôles du tribunal témoignent que j’ai accompli cette action. Pour une fois, je suis d’accord avec eux.

Ce n’est pas pour ce meurtre, cependant, que je vais être pendu. Non. Comme châtiment, je fus condamné à la prison pour la vie. J’avais trente-six ans à cette époque. J’en ai quarante-quatre à présent.

Les huit années intermédiaires, je les ai vécues dans la prison d’État de Californie, à San Quentin. Cinq de ces années, je les ai passées dans les ténèbres d’un cachot. C’est ce qu’on nomme, dans le langage des lois, la détention solitaire. Les hommes qui l’endurent l’appellent « la mort vivante ».

Durant ces cinq années, pourtant, j’ai réussi à m’évader de mon tombeau, à m’en évader, séquestré comme je l’étais, en un vol inouï que bien peu d’hommes libres ont connu. Oui, je ris de ceux qui ont cru m’emmurer dans ce cachot et qui devant moi ont ouvert les siècles. J’ai, à leur insu, vagabondé, ces cinq ans, à travers toutes mes existences passées. Bientôt je vous conterai cela. J’ai tant de choses à vous dire que je ne sais trop par quel bout commencer.

Le mieux est de reprendre tout depuis le début, car vous connaissez insuffisamment qui je suis. Je suis né dans un des secteurs du Minnesota[2]. Ma mère était fille d’un immigrant suédois ; elle s’appelait Hilda Tonesson. Mon père, Chauncey Standing, était de vieille souche américaine. Il avait eu pour aïeul Alfred Standing, « domestique lié par contrat », un esclave, si vous préférez, qui avait été transporté d’Angleterre en Virginie, pour y travailler dans les plantations, au temps déjà lointain où Washington, jeune encore, exerçait la profession d’ingénieur-arpenteur et était occupé à mesurer les solitudes de la Pensylvanie.

[2] Le Minnesota est un des États de l’Amérique du Nord, riche en céréales, qui occupe le rivage nord-ouest du Lac Supérieur et touche à la province canadienne de l’Ontario.

Un fils d’Alfred Standing combattit dans la guerre de l’Indépendance ; un de ses petits-fils prit part à celle de 1812. Pas une guerre n’a eu lieu depuis, sans que les Standing y fussent représentés.