Moi, le dernier de la race, qui vais mourir sans laisser de progéniture, je me suis battu aux Philippines, dans la récente guerre espagnole, et, pour ce faire, je donnai ma démission, homme mûr en pleine carrière, de ma charge de professeur à l’Université de Nébraska[3]. Mordieu ! quand je donnai cette démission, j’étais le premier à passer doyen du Collège d’Agriculture de cette Université, moi, l’âme errante, l’aventurier marqué du signe du crime, le Caïn vagabond des siècles, le témoin des temps les plus reculés, le poète rêvant des vieilles lunes des âges oubliés.
[3] Le Nébraska est un autre État de l’Amérique du Nord.
Et je suis ici, dans cette cellule, les mains teintes de sang, au Quartier des Assassins de la prison de Folsom ! Et j’attends le jour décrété par le mécanisme de la justice, le jour où les valets de celle-ci me feront faire un saut dans la nuit, dans cette nuit dont ils ont si peur, et qui les hante d’imaginations superstitieuses et terribles ; cette nuit qui les pousse, radotants et tremblants, aux autels de leurs dieux à face humaine, créés de toutes pièces par leur lâcheté et leur crainte !
Non. Je ne serai jamais doyen d’aucun Collège d’Agriculture. Et, cependant, je connaissais admirablement mon métier. J’avais reçu, pour le bien exercer, l’éducation nécessaire. L’agriculture était mon fort. Je puis, du premier coup d’œil, désigner dans un troupeau la vache qui donnera le plus de lait et le meilleur beurre. Je ne crains pas que la vérification faite à la suite, par un inspecteur patenté, donne un démenti à mon pronostic. Au seul aspect d’un terrain, sans avoir besoin de l’analyser chimiquement, je puis dire quelles sont, au point de vue de la culture, ses vertus et ses insuffisances. Je prononcerais, à première vue, sans la réaction de l’éprouvette, s’il est alcalin ou acide. Je suis sans rival, je le répète, pour tout ce qui touche à l’économie rurale.
L’État, qui est fait de tous mes concitoyens, et sa justice, s’imaginent qu’en m’envoyant danser au bout d’une corde, au-dessus d’un plancher qui basculera sous mes pieds, ils engloutiront dans d’éternelles ténèbres et détruiront cette science qui était en moi, cette science incomparable où se retrouvaient pareillement, d’innombrables atavismes, dont le moins lointain remonte au temps où les bergers nomades paissaient leurs troupeaux dans la plaine de Troie. Cette prétention me fait rire.
Sans doute pensez-vous qu’en vantant ainsi ma science d’agronome j’exagère. Les faits sont là pourtant. A Wistar, j’ai prouvé et démontré qu’en suivant mon système, la culture du blé pouvait accroître son rendement, dans chaque comté, pour un demi-million de dollars. Mes préceptes ont été, en beaucoup d’endroits, mis en pratique et l’augmentation prévue a eu lieu. Cela, c’est de l’histoire. Maint fermier, qui file aujourd’hui sur les routes dans son auto rapide, n’ignore pas grâce à quels bénéfices exceptionnels cette auto a été achetée. Mainte jeune fille au doux cœur et maint garçon hardi, courbés maintenant sur leurs livres d’étude, ont sans doute oublié déjà que c’est à la suite de mes démonstrations de Wistar que leurs pères ont fait fortune et trouvé l’argent qui paya cette éducation supérieure.
Et la direction d’une ferme ! Je n’ai pas eu besoin d’aller m’instruire au cinéma pour savoir comment on doit éviter, dans son exploitation, le gaspillage des mouvements superflus, comment doit se régler sans perte le travail des ouvriers, qu’il s’agisse d’ouvriers agricoles ou de maçons construisant un bâtiment nouveau.
J’ai, sur ce sujet qui m’a toujours tenu à cœur, réuni mes notes en un cahier, avec tableaux comparatifs. Cent mille fermiers se sont penchés, le soir, sur ces pages, attentifs, avant de secouer leur dernière pipe et d’aller se coucher. Ils l’ont fait et s’en sont trouvés bien. Car le gaspillage du travail, c’est là surtout ce qu’il faut éviter !
Je dois clore ici ce premier chapitre de mon récit. Il est neuf heures et, dans le Quartier des Assassins, neuf heures signifient l’extinction des feux. En ce moment même, j’entends s’avancer le pas muet, chaussé de caoutchouc, de mon gardien, qui vient me gourmander, parce que ma lampe à huile brûle encore.
Comme si, je vous le demande un peu, de simples vivants avaient le droit et le pouvoir d’adresser des réprimandes à ceux qui sont au seuil de la mort !