CHAPITRE II
UNE HISTOIRE DE DYNAMITE
Je suis Darrell Standing. On va m’emmener d’ici pour me pendre bientôt. Entre temps, je dirai ce que j’ai sur le cœur et j’écris ces pages pour testament.
Après ma condamnation, je suis donc venu passer le reste de ma vie naturelle dans la geôle de San Quentin. J’y suis devenu ce qu’on appelle un « incorrigible ».
Un incorrigible est, dans le vocabulaire des prisons, un être humain redoutable entre tous. Pourquoi ai-je été classé dans cette catégorie, c’est ce que je vais vous expliquer.
J’abhorre, comme je vous l’ai dit tout à l’heure, le gaspillage du mouvement, la perte vaine du travail. La prison où je suis, comme toutes les prisons d’ailleurs, est sur ce point un vrai scandale.
J’avais été mis à l’atelier de tissage du jute. Le gaspillage du mouvement y sévissait terriblement. Ce crime contre un travail bien ordonné m’exaspérait. C’était tout naturel. Le constater et le combattre rentraient dans ma spécialité. Avant l’invention de la vapeur et celle des métiers qu’elle meut, il y a trois mille ans, j’avais déjà pourri dans une geôle de l’antique Babylone. Et je ne vous mens point, croyez-le, quand je vous affirme qu’en ces jours lointains nous, prisonniers, nous obtenions, avec nos métiers à main, un rendement supérieur à celui que procurent les métiers à vapeur installés dans la prison de San Quentin.
Furieux d’assister à ce gaspillage de travail, je me révoltai. Je tentai d’exposer aux surveillants une vingtaine, et plus, de procédés qui assureraient un meilleur rendement. Je fus signalé comme une mauvaise tête au gouverneur de la prison. On me mit au cachot. J’eus à y souffrir du manque de nourriture et de lumière.
Rentré à l’atelier, je tentai, de bonne foi, de me remettre au travail dans ce chaos d’impuissance et d’inertie. Impossible. Je me révoltai à nouveau. On me renvoya au cachot et, cette fois, on me passa, en plus, la camisole de force. Je fus alternativement étendu sur le sol, les bras en croix, et pendu par les pouces sur le bout de mes orteils. Puis aussi, secrètement battu à tour de bras par mes gardiens. Brutes stupides, qui possédaient juste assez d’intelligence pour comprendre ma supériorité morale et le mépris que j’avais d’eux.
Deux ans durant, je subis cette torture. Chacun sait que rien n’est terrible pour un homme comme d’être rongé vivant par les rats. Eh bien ! mes brutes de gardiens étaient pour moi de vrais rats, qui rongeaient bribes à bribes mon être pensant, qui déchiquetaient tout ce qu’il y avait d’intelligence vivante en mon cerveau ! Et moi qui, jadis, avais, comme soldat, vaillamment combattu, j’avais maintenant perdu, dans cet enfer, tout courage pour la lutte.
Combattre comme soldat… Je l’avais fait, oui, aux Philippines, parce qu’il était dans la tradition des Standing de se battre. Mais sans conviction. Je trouvais vraiment trop ridicule de m’appliquer à introduire, par l’intermédiaire d’un fusil, de petites substances explosives dans le corps d’autres hommes. Ridicule et odieux aussi, était-il de voir la science prostituer sa puissance et son génie à une œuvre de cet acabit.