Moi, j’étais naturellement un bon fermier et agriculteur, un homme appliqué, courbé sur son pupitre, esclave de ses études de laboratoire, et qui n’avait d’autre intérêt que de découvrir les moyens d’améliorer le sol et de lui faire produire davantage.
C’était donc, comme je viens de le dire, uniquement pour respecter la tradition des Standing que j’étais parti pour la guerre. Je découvris bientôt que je n’avais aucune aptitude à ce métier. Mes officiers s’en rendirent compte comme moi. Ils me transformèrent en secrétaire d’état-major, et c’est comme scribe, assis devant une table, que je fis la guerre hispano-américaine.
Aussi n’est-ce point parce que j’avais le caractère combatif, mais, bien au contraire, parce que j’étais un penseur, que je me dressai contre le mauvais rendement de l’atelier de tissage de la prison. Voilà pourquoi les gardiens me prirent en grippe, pourquoi, mon cerveau continuant à bouillonner, je fus déclaré « incorrigible » et pourquoi, finalement, le gouverneur Atherton, désespérant de moi, me fit amener un jour dans son bureau particulier.
Aux questions qu’il me posa, aux arguments qu’il me développa pour me démontrer que j’étais dans mon tort, je répondis à peu près ainsi :
— Comment pouvez-vous supposer, mon cher gouverneur, que vos surveillants et vos geôliers, ces rats étrangleurs, parviendront, par leurs sévices, à faire sortir de ma cervelle les choses claires et limpides qui s’y trouvent ancrées. C’est toute l’organisation de cette prison qui est inepte. Vous êtes, je n’en doute pas, un fin politique. Vous savez, j’imagine, à la perfection, comment se triturent des élections dans les bars de San Francisco. Et votre savoir-faire en cette matière vous a valu pour récompense la grasse sinécure que vous occupez ici. Mais vous ne connaissez pas un traître mot du tissage du jute. Vos ateliers retardent d’un demi-siècle.
Je vous fais grâce du reliquat de mon discours, car c’en était un, bien en règle. Bref, je démontrai péremptoirement au gouverneur, par a plus b, qu’il était un fieffé imbécile. Le résultat de mon éloquence fut qu’il décida que j’étais un « incorrigible » sans espoir.
Quand on veut tuer son chien… Vous connaissez le proverbe. Très bien. Le gouverneur Atherton prononça le verdict final : j’étais enragé. A le faire, il avait beau jeu. Mainte faute commise par d’autres convicts me fut imputée par les gardiens, et c’est pour payer à la place des coupables que je retournai au cachot, au pain et à l’eau, suspendu par les pouces sur le bout de mes orteils. Ce supplice, le plus affreux de tous, se prolongeait durant de longues heures, et chacune de ces heures me semblait plus longue qu’aucune des vies que j’ai vécues.
Les hommes les plus intelligents sont souvent cruels. Les imbéciles le sont monstrueusement. Or, les geôliers et les hommes qui me tenaient en leur pouvoir, du gouverneur au dernier d’entre eux, étaient des phénomènes d’idiotie.
Écoutez-moi et vous saurez ce qu’ils m’ont fait.
Il y avait, dans la prison, un convict qui était un ancien poète. C’était un dégénéré, au menton fuyant et au front trop large. Il avait fabriqué de la fausse monnaie, ce qui lui avait valu d’être incarcéré. Il était impossible de trouver homme plus menteur et plus lâche. Il jouait, dans la prison, le rôle de mouchard, de mouton. C’est une espèce de gens qu’un ancien professeur d’agriculture n’a guère eu, jusque-là, le loisir de connaître. Sa plume hésite à transcrire ces qualifications. Mais, quand on écrit dans une geôle, dont on ne sortira que pour mourir, on doit faire fi de ces pudeurs.