— Lorsque tout ton corps est mort, bien mort, et que ton esprit se sent intact, tu n’as plus qu’à sortir de ta peau et à laisser derrière toi ta dépouille. Or, quitter cette dépouille c’est aussi quitter ta cellule. Les murs de pierre et les portes de fer sont faites pour garder les corps. Ils ne sauraient enclore les esprits. Trois fois je l’ai fait, et trois fois j’ai vu alors que mon « moi » était dehors, sa forme matérielle gisante sur le sol de mon cachot.
De treize cellules plus loin, Jake Oppenheimer cogna son rire.
— Ha ! ha ! ha !
— Tu le vois, reprit Ed. Morrell, c’est l’ennui avec Jake. Il ne croit pas. La fois où il a tenté le coup, il n’était pas, physiquement, assez faible. Il a échoué. En sorte qu’il prétend que je lui bourre le crâne.
— Quand on est mort, c’est pour de bon ! riposta Oppenheimer. Les morts ne reviennent pas à la vie.
— Mort, je l’ai été trois fois.
— Et tu es encore là, farceur, pour nous le raconter !
Ed. Morrell n’insista pas et se reprit à me parler.
— N’oublie pas, Darrell, que l’entreprise est scabreuse. Il y a des risques. Ainsi j’ai toujours eu cette impression bizarre, que si l’on venait enlever mon corps de ma cellule pendant que j’étais sorti de ce corps, je n’eusse plus, ensuite, été capable de le réintégrer. C’est-à-dire qu’alors ma carcasse serait morte pour de bon. Et cela, c’est une satisfaction que je ne tiens pas à donner au capitaine Jamie et aux autres. Mais reprenons notre affaire. Une fois que tu as réussi à abandonner ta dépouille matérielle, peu importe qu’on te laisse dans la camisole, un ou plusieurs mois durant. Tu ne souffres plus. Il y a des gens, tu le sais comme moi, qui ont été plongés en léthargie pendant toute une année. Ainsi en sera-t-il de ton corps. Lui seul demeure par terre, boudiné et ficelé dans la toile, en attendant ton retour. Telle est la ligne à suivre. Essaye.
— Et s’il ne revient pas dans son corps ? demanda Oppenheimer.