— Ne leur donne pas ce plaisir ! répliqua Morrell. Il y a pour toi un moyen de leur échapper. J’en ai fait moi-même l’expérience, pendant une période de cachot où j’avais Massie pour voisin. Lui et moi, nous fûmes saoulés de camisole. Je tins bon, tandis que Massie croassait à pleins poumons. Si je n’avais connu le bon truc, j’aurais fait comme lui. Voici quel il est. Écoute-moi. Il faut, pour l’essayer, être en état suffisant de faiblesse. Si on le tente, étant encore tant soit peu fort, on le rate et on ne veut plus, ensuite, en entendre parler. Ce fut le cas pour Jake. Il se portait trop bien. Naturellement, il échoua. Plus tard, lorsque vraiment mon système lui aurait été utile, ce n’était plus que du réchauffé. Impossible d’en rien tirer. En sorte que, maintenant, il le nie et prétend que je lui conte des blagues. Pas vrai, Jake ?

De la cellule 13, Jake Oppenheimer tapota :

— N’avale pas ça, Darrell ! C’est une couleuvre, et de taille encore…

— Vas-y, Morrell ! épelai-je des doigts. Raconte tout de même ton histoire.

— Ce que j’en ai dit est afin de t’expliquer pourquoi je ne t’ai pas, plus tôt, fait part de rien. Tu étais insuffisamment faible. Maintenant tu me parais à point et le système te rendra service. Quand tu connaîtras le secret, ce sera à toi de te dégrouiller. C’est une question de volonté. Si tu en as, tu réussiras. Trois fois j’ai mis le truc en pratique, et j’en parle en connaissance de cause.

Mes doigts dansèrent ardemment sur la cloison et je déclarai :

— Explique ! Explique-toi !

— Voici donc de quoi il s’agit. Il faut mourir artificiellement, oui, vouloir mourir. Tu ne comprends pas ? Évidemment. Patience ! Tu sais comment, quand tu es dans la camisole, ton bras, tes jambes ou telle autre partie de ton corps s’engourdissent. Ils s’engourdissent d’eux-mêmes et tu n’y es pour rien. Mais prends pour base cet exemple, et améliore-le. Procède ainsi : mets-toi à l’aise sur ton dos, aussi bien que tu le peux faire, et tout de suite, avant même que bras ou jambes s’ankylosent, tu commences à faire agir ta volonté. Mais, avant tout, il faut avoir la foi. Sinon, rien à espérer. Et ce qu’il est nécessaire que tu croies, c’est que ton corps est une chose et que ton esprit en est une autre. Ton esprit est tout. Ton corps, au contraire, ne compte pas. Il ne vaut pas même un pet de lapin. Il ne sert qu’à t’encombrer. Ton esprit lui commande de mourir. Tu commences l’opération par les deux orteils. Tu les fais mourir, l’un après l’autre, puis, après eux, tous tes doigts de pieds. Tu veux qu’ils meurent. Et, si tu as la foi et la volonté, ils mourront. Le début est le plus difficile. Quand le premier orteil est mort, le reste n’est plus que bagatelle. Car alors tu n’as plus, pour croire, à te tourmenter les méninges. Ta volonté opère sans peine pour le reste du corps. Je l’ai fait trois fois, je le répète. Je sais, Darrell. Le plus curieux, c’est que tandis que ton corps est en train de mourir, ton esprit n’en demeure pas moins lucide. Ta personnalité subsiste. Après tes pieds, tes jambes sont mortes. Puis les genoux. Puis les cuisses. Et, à mesure que monte la mort, tu es le même toujours. Ton corps seul abandonne la partie, morceau par morceau.

Je demandai :

— Et qu’arrive-t-il ensuite ?