La première sensation que j’éprouvai fut celle d’un flot de poussière. La poussière emplissait mes narines, âcre et sèche. Elle couvrait mes lèvres, mon visage et mes mains, et j’en avais la constatation la plus nette à l’extrémité de mes doigts, d’où je la faisais tomber à l’aide de mon pouce.

Je me rendis compte ensuite d’un mouvement incessant qui avait lieu autour de moi. Tout oscillait, en larges embardées. Il y avait des chocs et des cahots et, sans que j’en fusse étonné, j’entendais grincer des essieux, des roues gémir dans le sable ou rouler avec fracas sur des cailloux. En même temps, me parvenaient des voix fatiguées, d’hommes jurant et pestant après des bêtes fourbues, au pas lent et lourd.

J’ouvris les yeux, que j’avais fermés pour me protéger de l’inflammation causée par la poussière ; mais l’irritation y revint aussitôt. Les couvertures grossières sur lesquelles j’étais couché étaient recouvertes d’une couche épaisse de cette poussière. Celle-ci se tamisait à travers l’étoffe et les trous de la toile qui formait au-dessus de ma tête un toit cintré, mobile et balancé, et des myriades d’atomes lumineux descendaient vers moi, en dansant, à travers l’atmosphère, dans les rayons du soleil.

J’étais un enfant, un garçon de huit à neuf ans, et j’étais harassé, comme la femme au visage poussiéreux et livide, assise à côté de moi, et qui consolait de son mieux un bébé en larmes, qu’elle tenait dans ses bras.

Cette femme était ma mère. L’homme dont j’apercevais les épaules, sur le siège du chariot qu’il conduisait, à l’extrémité du long tunnel de toile, était mon père.

Je me mis à ramper parmi les ballots dont était chargé le chariot, et ma mère me dit, d’une voix dolente et lasse :

— Ne peux-tu, Jesse, te tenir un peu tranquille ?

Jesse était mon nom. J’entendis ma mère qui appelait « John » mon père. J’ignorais mon nom de famille, ne l’ayant pas entendu prononcer. Tout ce que je savais, c’est que les autres hommes qui faisaient partie de notre caravane d’émigrants appelaient mon père « capitaine ». Il était le chef et ses ordres étaient suivis par tous.

Tout en rampant, j’atteignis l’extrémité du tunnel et réussis à aller m’asseoir sur le siège, près de mon père.

L’air, imprégné de la poussière que faisaient lever les chariots et les sabots des animaux qui les tiraient, était suffocant. On eût dit une brume opaque, un brouillard blafard où le soleil, sur son déclin, luisait rouge, comme une boule sanglante.