Tout était uniformément sinistre : le soleil rouge ; la lumière ambiante ; le visage contracté de mon père ; l’agitation désespérée du bébé dans les bras de ma mère, qui ne parvenait pas à le calmer ; les six chevaux, attelés au chariot, que mon père n’arrêtait pas de fouailler et qui, sous la croûte de poussière qui les couvrait, n’avaient plus aucune couleur.

Sinistre était le paysage, dont la désolation infinie était une douleur pour les yeux. A droite et à gauche, s’étendaient des collines basses. Çà et là, sur leurs pentes, poussaient seules de rares touffes de broussailles, rabougries et grillées par le soleil. Toute la surface de ces collines était aride et désertique et, comme le chemin que nous suivions à leur base, faite de sable et de cailloux, et parsemée de rochers.

Partout l’eau était absente et tout signe d’eau faisait défaut. Seuls, quelques ravins, dont les rochers étaient plus dénudés, racontaient les anciennes pluies torrentielles qui les avaient lavés.

Notre chariot était l’unique qui fût attelé de chevaux. Les autres, qui formaient une longue file, pareille à un grand serpent, et que je découvrais dans son entier lorsque le chemin décrivait quelque courbe, étaient tirés par des bœufs. Il fallait trois ou quatre couples de ces animaux pour mouvoir, avec peine et lenteur, chaque chariot.

J’avais compté, dans une courbe, le nombre de ceux qui précédaient ou suivaient le nôtre. Il y en avait quarante, au total, le nôtre compris. Je recommençais mon décompte, à chaque courbe nouvelle, distraction d’enfant pour parer à son ennui et, au moment même où nous sommes, je revoyais les quarante gros véhicules couverts de toile, lourds et massifs, grossièrement façonnés, qui tanguaient et roulaient, grinçant et cahotant, sur le sable et les pierres, parmi les buissons de sauge, l’herbe rare et fanée, et les rochers.

A droite et à gauche de la caravane, qu’ils encadraient, allaient à cheval douze à quinze jeunes gens. En travers de leurs selles étaient posés leurs rifles à longs canons. Chaque fois que l’un d’eux s’approchait de notre chariot, je pouvais voir distinctement ses traits tirés et inquiets, pareils à ceux de mon père qui, comme eux, avait un long rifle à portée de sa main.

Ces cavaliers tenaient un aiguillon, dont ils se servaient pour piquer les bœufs attelés qui renâclaient. Une vingtaine, ou plus, de ces animaux squelettiques et boitant, la tête écorchée par le joug, avaient été détachés. Ils s’arrêtaient, de temps à autre, pour tondre quelque touffe d’herbe sèche, et les cavaliers les poussaient également de leurs aiguillons. Parfois, l’un des bœufs s’arrêtait pour meugler, et ce meuglement était non moins sinistre que le reste du décor.

Loin, très loin derrière moi, je me souvenais avoir vécu, petit gamin, dans un pays plus souriant, au bord d’une rivière, aux berges plantées d’arbres. Et, tandis que se cahotait le chariot sur la route interminable et poudreuse, tandis que je me balançais sur le siège, à côté de mon père, mon esprit retournait en arrière vers cette eau délectable qui coulait sous les arbres verts. Mais tout cela était loin, très loin, et il semblait que depuis très longtemps déjà je vivais dans le chariot.

Dominant toutes ces impressions, pesait sur moi, comme sur tous mes compagnons, celle d’aller à la dérive, aveuglément poussé par le Destin. Nous paraissions tous suivre quelque funéraille. Pas un rire ne s’élevait. Pas une intonation joyeuse ne venait frapper mon oreille. La paix et la tranquillité de l’esprit ne marchaient pas avec nous. Toutes les faces reflétaient tristesse et désespérance.

Pendant que nous cheminions au rouge soleil couchant, dans la poussière terne, vainement mes yeux d’enfant fouillaient ceux de mon père, afin d’y découvrir le moindre message de joie. Ses traits poussiéreux étaient bourrus et renfrognés, et ne reflétaient qu’anxiété, une immense et insondable anxiété.