— Ceci doit être le moulin de Bill Black.

A ce moment, un des nôtres, qui s’était avancé à la découverte, revint vers nous sur son cheval. C’était un vieillard avec une chemise en peau de daim et une longue chevelure nattée, brûlée par le soleil.

Il parla à mon père, qui donna le signal de la halte, et les chariots de tête commencèrent à se déployer en cercle. Le terrain plat était propice, et les quarante chariots, qui avaient l’habitude de cette manœuvre, l’effectuèrent sans la moindre anicroche. Lorsqu’ils s’arrêtèrent, ils formaient un cercle complet.

Alors tout devint, en apparence du moins, confusion et tumulte. Des chariots, une nuée d’enfants se précipita à terre et, après eux, émergèrent les femmes qui, toutes, avaient, comme ma mère, le visage poussiéreux et las. Les enfants devaient être une cinquantaine, ou plus, les femmes une quarantaine, et elles se mirent à vaquer aussitôt aux soins du souper.

Une partie des hommes coupaient, à coups de hache, des broussailles de sauge que, nous autres enfants, nous portions aux feux qui s’allumaient. D’autres enlevaient leurs jougs aux bœufs, qui se sauvaient aussitôt vers les trous d’eau. Après quoi, tous les hommes réunis, partagés en plusieurs groupes, poussèrent les chariots, afin qu’ils formassent une rangée parfaite.

L’avant de tous les véhicules était tourné vers l’intérieur du cercle, et chacun d’eux était en solide et étroit contact avec son voisin de droite et de gauche. Les freins puissants furent solidement bloqués et, par surcroît de précaution, toutes les roues furent reliées entre elles avec des chaînes.

Ce manège n’était pas nouveau pour nous autres enfants. Nous savions qu’il se répétait chaque fois que l’on se trouvait en pays hostile. Un seul chariot, laissé à son rang, en dehors du cercle, ménageait au corral une porte d’entrée et de sortie. Le soir, comme nous l’avions vu faire souvent, avant que le camp ne s’endormît, les bêtes étaient ramenées à l’intérieur du cercle, et le chariot qui servait de porte était remis en place, puis enchaîné aux autres.

Tandis que le camp se montait, mon père, accompagné de plusieurs autres hommes, dont le vieillard aux longs cheveux nattés, se dirigeait à pied vers le moulin. Il me souvient que toute la caravane, ceux des hommes qui demeuraient, les femmes et même les enfants, interrompirent leurs occupations pour les regarder partir. Tous sentaient que la mission dont étaient chargés ces ambassadeurs était grave.

Pendant leur absence, des étrangers survinrent, qui étaient des habitants du désert de Nephi et qui, ayant pénétré à l’intérieur du camp, commencèrent à y circuler d’un air hautain.

Ces visiteurs étaient des blancs comme nous. Mais leur visage austère était sombre et dur, et ils paraissaient irrités contre nous. De l’hostilité flottait dans l’air et ils prononcèrent des paroles mauvaises, calculées visiblement pour irriter la colère de nos jeunes gens et de nos hommes. Mais un avertissement d’être prudent sortit de la bouche des femmes, et la consigne passa rapidement que pas un mot ne devait s’échanger.