Un des étrangers s’avança vers notre feu, devant lequel ma mère était en train de cuisiner. Je venais d’arriver avec une brassée de sauge. Je demeurai immobile, écoutant ce qui allait se dire et regardant fixement l’intrus, que je haïssais, parce qu’il était dans l’air de haïr, parce que je savais qu’il n’en était pas un parmi nous qui n’eût en haine ces hommes à la peau blanche comme la nôtre, qui étaient cause que nous avions dû établir en rond notre camp.
L’étranger venu à notre feu avait les yeux bleus, d’un bleu dur et froid, et perçants. Ses cheveux étaient couleur de sable, sa figure rasée jusqu’au menton. Au-dessous du menton, couvrant le cou et remontant en collier jusqu’aux oreilles, était plantée drue une frange de barbe, striée de gris.
Ma mère ne le salua pas. Il ne la salua pas davantage. Il se contentait de rester là et de la dévisager. Puis il s’éclaircit la gorge et dit, d’une voix railleuse :
— En cet instant, j’en jurerais, vous voudriez bien vous trouver revenus aux bords du Missouri !
Je vis ma mère qui se mordait les lèvres, pour se dominer.
— Nous sommes, répondit-elle, de l’Arkansas[11].
[11] Le Missouri et l’Arkansas sont deux affluents du Mississipi, un des plus grands fleuves des États-Unis et qui, coulant du nord au sud, va se jeter dans le golfe du Mexique. Ils ont donné chacun leur nom à deux États, séparés tous deux, par les Montagnes Rocheuses, de l’État d’Utah et du Lac Salé, où se rencontrent les principales colonies de Mormons. Au delà, vers le Pacifique, se trouve la Californie, but des émigrants en question, comme nous le verrons tout à l’heure.
Il reprit :
— Si vous avez répudié le pays qui vous a vus naître, c’est apparemment que vous avez eu pour le faire de bonnes raisons, vous qui avez chassé des rives du Missouri le peuple élu du Seigneur ?
Ma mère ne répondit pas.