Après avoir attendu pendant un instant sa réponse, il continua :

— De bonnes raisons, oui, certes, puisque maintenant vous venez gémir et mendier du pain près de ceux que vous avez persécutés.

Tout enfant que j’étais, je connaissais déjà la colère, le courroux atavique et rouge, toujours irrésistible et indomptable, que j’étais incapable de contenir. Ce fut moi qui répondis en criant, d’une voix sifflante :

— Vous mentez ! Nous ne sommes pas du Missouri et nous ne gémissons pas. Non, nous ne sommes pas des mendiants ! Nous avons de quoi payer.

— Tais-toi, Jesse ! intervint ma mère, en posant vivement, et bien à contre-cœur, sa main sur ma bouche.

Puis, se tournant vers l’étranger :

— Éloignez-vous, dit-elle, et laissez cet enfant tranquille !

Trop promptement cette fois pour que ma mère pût m’en empêcher, m’étant dégagé de sa main qui me bâillonnait, je m’éloignai d’elle, en cabriolant autour du feu, et je m’exclamai, tout en sanglotant :

— Je vous enverrai du plomb plein le corps, à coups de fusil, damné Mormon !

L’étranger ne parut pas le moins du monde démonté par ma colère et mes cris. Alors que je ne le quittais pas des yeux, prêt à une attaque violente et terrible de sa part, il m’examinait, silencieux, avec la plus profonde gravité.