Nous eûmes peu d’ennuis, cependant. On nous refusa bien de nous vendre toute espèce de marchandise. Mais on nous laissa tranquilles. Les femmes et les enfants demeurèrent dans les maisons, et si quelques-uns des hommes se montrèrent à proximité de notre camp, ils n’y pénétrèrent pas, comme il était advenu ailleurs, pour nous invectiver.

C’est à Cedar City que mourut le bébé des Wainwright. Mrs. Wainwright, il m’en souvient, vint trouver Laban et, en pleurant, le supplia de tenter de lui procurer un peu de lait de vache.

— Ainsi, dit-elle, l’enfant sera peut-être sauvé. Du lait, ils en ont. J’ai aperçu des jeunes vaches, de mes propres yeux. Vas-y, Laban, je t’en prie ! Il n’y a aucun inconvénient à essayer. Au pis aller, ils refuseront. Mais ils n’oseront certainement pas. Dis-leur que c’est pour un bébé, un faible et innocent bébé. Les femmes mormons ont des cœurs de mères. Elles ne sauraient refuser une tasse de lait à un enfant.

Laban fit la tentative. Mais, comme ensuite il le raconta à mon père, il ne put arriver à joindre les femmes mormons. Il ne vit que les hommes, qui l’envoyèrent promener.

Cedar City était le premier poste avancé des Mormons. Ensuite s’étendait le Désert immense et, au delà, la terre rêvée, la terre heureuse et mythique de la Californie.

Nos chariots se mirent en route de bonne heure, le lendemain matin, moi étant assis à côté de mon père, sur le siège du conducteur. A peine sortions-nous de Cedar City que je vis Laban, qui cheminait à côté de notre chariot, arrêter son cheval, lui faire exécuter plusieurs tours sur lui-même et, se dressant sur ses étriers, montrer à mon père, avec une mimique appropriée, une petite tombe fraîchement recouverte. C’était celle du bébé Wainwright, que ses parents étaient venus, dans la nuit, ensevelir là. Et ce n’était pas la première que nous avions semée sur notre passage, depuis que nous avions franchi les montagnes.

Ce Laban était un homme vraiment sinistre, avec sa maigreur, son long profil aux joues creuses, ses cheveux nattés et roussis par le soleil, qui retombaient plus bas que ses épaules, sur sa chemise en peau de daim. Un mélange de haine, de rage et de désespoir tordait sa face, tandis que, d’une main, il étreignait son long rifle et la bride de son cheval, et qu’il secouait son autre poing vers Cedar City, qui allait bientôt disparaître derrière la petite colline que nous achevions de gravir.

De toutes ses forces, il cria :

— Maudits ! Soyez maudits de Dieu, vous, vos enfants nés, et ceux qui sont à naître ! Puisse la sécheresse anéantir vos récoltes ! Puissiez-vous n’avoir, pour vous nourrir, que du sable assaisonné avec du venin de serpents à sonnettes ! Puisse l’eau fraîche de vos sources se transformer en amer et brûlant alcali ! Puisse…

Je n’entendis pas la suite. Les paroles de Laban furent étouffées par le bruit de nos chariots. Mais je le vis qui, les épaules dressées, brandissant toujours son poing, continuait à jeter sa malédiction.