Toute la caravane pensait comme lui et il avait interprété le sentiment général. Toutes les femmes, en passant devant la petite tombe, se penchaient hors des chariots, brandissant aussi leurs bras décharnés, secouant leurs poings osseux et déformés par le travail, et crachant leur haine aux Mormons. Un homme qui allait à pied, et avait la charge d’aiguillonner les bœufs du chariot qui suivait le nôtre, agita son aiguillon vers Cedar City, en éclatant de rire. Et ce rire était plus lugubre encore que toutes les clameurs de haine.
Tandis que la caravane continuait à rouler, je demeurai longtemps à regarder en arrière, vers Laban, toujours debout sur ses étriers, devant la tombe du bébé. Sinistre, oui sinistre était-il avec ses longs cheveux, ses mocassins et ses guêtres effrangées. Sa chemise de peau de daim était si vieille, et si battue par le temps, qu’elle s’effilochait en filaments guenilleux, ceux-ci remplaçant les belles franges dont jadis elle était ornée. Laban tout entier avait l’air d’un drapeau déchiré, dont flottaient les lambeaux.
Mais ce qui, surtout, attirait mes regards d’enfant, c’était, à sa ceinture, des touffes crasseuses de cheveux, qui pendillaient. Lorsqu’il pleuvait, elles devenaient d’un noir brillant. Je savais que c’étaient autant de scalps d’Indiens et la vue m’en faisait toujours frémir.
— Ça lui fait du bien d’épancher sa bile ! monologuait à haute voix mon père. Voilà longtemps que je m’attendais à la voir éclater.
Je hasardai :
— Je souhaiterais qu’il retourne sur ses pas et qu’il nous rapporte une couple de scalps, pris aux méchants que nous venons de quitter !
Mon père me regarda et, avec un sourire sardonique :
— Eh ! fils, tu n’aimes pas les Mormons ?
Je secouai la tête avec énergie et je sentis se gonfler en moi une haine furibonde, qui me coupait la voix. Je répondis, au bout d’un instant :
— Oh ! mon père ! Quand je serai grand, j’irai leur faire la chasse avec un fusil !