Après quoi, nous dénombrâmes nos pertes. De nombreux bébés et enfants étaient morts, et trois étaient mourants. Le petit Rish Hardacre avait été frappé au bras par une balle. Il n’avait pas plus de six ans, et je me souviens de l’avoir vu, qui regardait bouche bée sa blessure, tandis que sa mère le prenait sur ses genoux, pour le bander. Je voyais ses joues baignées des larmes qu’il avait versées. Mais maintenant il ne pleurait plus et fixait, étonné, un fragment d’os brisé, qui protubérait de son avant-bras.
Grand’mère White fut trouvée morte dans le chariot des Foxwell. C’était une très vieille femme, impotente et obèse, dont l’unique occupation était de rester assise, toute la journée, en fumant sa pipe. C’était la mère d’Abby Foxwell.
Mrs. Grant aussi avait été tuée. Son mari était à côté de son cadavre. Grant était très calme. Pas un pleur ne mouillait ses paupières. Il était simplement assis près de sa femme, son fusil posé en travers, sur ses genoux, et on le laissait seul à sa douleur.
Sous la direction de mon père, que j’entendis nommer alors capitaine Fancher (ainsi je connus quel était mon nom de famille), toute la caravane besognait, avec le zèle d’une troupe de castors.
Au centre de l’enceinte formée par les chariots, fut creusée une vaste tranchée, et le sable que l’on en tira fut, tout autour, disposé en remblai. A l’intérieur de cette sorte de fosse, les femmes traînèrent la literie, les vivres et divers objets de première nécessité, qui furent tirés des chariots. Les plus petits enfants mirent la main à la pâte. Il n’y eut, chez aucun d’eux, aucune récrimination, aucun pleurnichement. Tous savaient comme moi qu’ils étaient nés pour travailler.
La grande fosse fut réservée aux femmes et aux enfants. Sous les chariots de l’enceinte, une tranchée moins profonde, avec un remblai également, fut pratiquée à l’usage des combattants.
Laban, entre temps, revint d’une patrouille qu’il avait faite hors du camp. Il annonça que les Indiens s’étaient éloignés d’un demi-mille environ et palabraient entre eux. Il avait, en plus, compté six des leurs, qu’ils avaient emportés du champ de bataille et qui paraissaient à l’agonie.
CHAPITRE XIV
LE SUPPLICE DE LA SOIF
Plusieurs fois, au cours de la matinée, nous observâmes des nuages de poussière qui s’élevaient au loin et trahissaient la présence d’un nombre considérable d’hommes à cheval. Tous convergeaient vers nous et semblaient nous envelopper de tous côtés. Mais nous ne pouvions distinguer personne.
Un de ces nuages, après s’être approché plus que les autres, s’éloigna ensuite et ne reparut plus. Il n’y eut qu’une voix pour affirmer que ce grand nuage était notre bétail, que l’on emmenait. Nos quarante chariots, qui avaient franchi les Montagnes Rocheuses et traversé la moitié du continent américain, en devenaient impuissants. Les quelques bêtes qui étaient demeurées, pendant la nuit, à l’intérieur du campement, avaient pris la fuite au cours de la fusillade. Et, plus encore que les morts que nous avions à déplorer, c’était un malheur irréparable. Sans animaux de trait, nos chariots ne pouvaient rouler plus loin.