Aujourd’hui, audience chez l’Empereur. Je parlai aussitôt des affaires françaises et je remarquai que l’empereur se trouve sous une influence étrangère, qu’il est conduit dans ses jugements par des influences étranges et étrangères. Il me vanta l’esprit de suite et l’énergie de Mac-Mahon et loua ses efforts pour arrêter le radicalisme. Il affirma tout particulièrement son antipathie pour Gambetta, qui, s’il devenait jamais président, ferait la guerre à l’Allemagne. Bref, l’empereur entra dans des considérations que l’on n’a l’habitude de lire que dans les organes de l’Élysée et du duc de Broglie. Il se plaignit des excès de la presse allemande, même de la presse officieuse, contre le gouvernement français, et exprima la crainte que de continuels coups d’épingle ne lassassent à la fin la patience des Français et ne leur donnassent le motif d’une guerre où tous les torts seraient de notre côté. Je me permis de parler dans un tout autre sens. Entre autres choses, je fis remarquer à l’empereur que je ne pouvais croire que la République de Gambetta entreprendrait la guerre contre l’Allemagne. Pour faire la guerre, il faut des alliances au dehors et, au dedans, un gouvernement indiscuté et l’union du pays. Or Gambetta serait obligé d’entamer la lutte avec le parti clérical, et ce serait le signal d’un conflit qui aurait bien plus d’envergure encore que notre Kulturkampf. Il aurait ainsi beaucoup trop à faire à l’intérieur pour avoir le temps de penser à une guerre avec nous. D’ailleurs, il serait bien difficile à Gambetta de conclure une alliance contre nous avec une puissance étrangère, etc… L’empereur écouta attentivement mes déductions, mais il ne me parut pas convaincu.

M. de Gontaut-Biron avait donc merveilleusement travaillé pour la France. Il avait réussi à ébranler la situation de Bismarck. Il avait profité de l’animosité qui régnait depuis longtemps entre l’impératrice et le chancelier. Il avait habilement exploité les sentiments conservateurs de la cour et des milieux politiques allemands. Guillaume Ier qui trouvait déjà révolutionnaire le titre d’empereur allemand que Bismarck ne lui avait pas fait accepter sans peine à Versailles, Guillaume Ier, qui, au moment de la nomination du prince de Hohenlohe à Paris, ne partageait qu’avec une certaine modération, nous l’avons vu, les idées de Bismarck sur l’utilité d’une République en France, avait fini par trouver dangereux cet appui prêté par son gouvernement aux démocrates français. Nous ne saurons jamais si l’empereur s’arrêta à cette opinion par faiblesse, par timidité et par incompréhension de la politique hardiment utilitaire de Bismarck, ou si plutôt, à cette politique-là, il ne préférait celle de Metternich qui ne sacrifiait pas à un intérêt particulier et immédiat les intérêts supérieurs de la civilisation, de l’ordre et du progrès universels.

Enfin Guillaume Ier céda devant ce ministre autoritaire qui imposait au souverain la loi du bien public. Le système de Bismarck l’emporta et ses conséquences se déroulèrent telles qu’il les avait prévues. Le prince de Hohenlohe continua d’entretenir avec Thiers, le plus convenable des républicains, des relations étrangement cordiales. Au point que le duc Decazes lui en fit un jour la remarque : « On dit que vous ne sortez pas de chez M. Thiers », et à cette observation de notre ministre des affaires étrangères, le prince de Hohenlohe ne rapporte pas qu’il ait rien trouvé à répondre. Thiers allait en effet, au témoignage de ces Mémoires, converser très souvent avec l’ambassadeur d’Allemagne. Il était d’accord avec lui que la République était une bonne chose, les cléricaux des gens qu’il fallait battre, le maréchal un pauvre homme, les princes des personnes gênantes, et Gontaut-Biron (choisi jadis par lui-même pour le poste de Berlin) un envoyé dangereux et impossible. La note suivante, datée du 7 février 1876, montre en quels termes vraiment excellents vivaient l’illustre vieillard et l’agent du prince de Bismarck :

La princesse Troubetzkoï m’a dit hier soir que Thiers était très affecté que je ne l’eusse pas encouragé à accepter la présidence du Sénat. Si cela arrivait, le maréchal ne resterait pas un instant et se démettrait. Et Thiers mérite bien cette satisfaction.

Le passage est à la vérité un peu brumeux, mais il projette pourtant quelque chose comme l’« obscure clarté » de Corneille. Ces mots ne signifient rien, ou ils veulent dire que Thiers tenait à n’aller de l’avant qu’avec l’assentiment de l’ambassadeur d’Allemagne. Il savait que tout ce qui était républicain était de nature à faire plaisir à Bismarck[13]. Après les élections du 20 février, Thiers se présente chez Hohenlohe et lui dit avec un mauvais rire : « Eh bien ! nous voilà en pleine révolution. » La mort le guettait, mais il songeait toujours à reprendre le pouvoir et, dans cette vue, il travaillait à s’assurer la sympathie de Bismarck.

[13] Les Mémoires de Hohenlohe confirment singulièrement ce que les hommes d’État conservateurs avaient compris sans oser toutefois, par des scrupules qui nous paraissent inexplicables, le dire assez haut. Le duc de Broglie écrivait à M. de Gontaut-Biron dès le 25 octobre 1873 : « Je pense beaucoup à vous, à votre situation à Berlin… Je ne puis douter que la malveillance n’y soit au comble contre toute combinaison monarchique. M. de Bismarck la poursuit évidemment avec cette haine instinctive qu’il porte à tout ce qui relève la France… Malheureusement je crains bien que les républicains de France, même les plus illustres et les plus récents, ne consentent à accepter cet appui qui fait peu d’honneur à leur cause. » C’est le duc de Broglie qui soulignait les mots même les plus illustres et les plus récents, où Thiers est clairement désigné. (La Mission de M. de Gontaut-Biron, p. 144.)

Chose à remarquer, bien que Hohenlohe enregistre le fait sans lui consacrer de grands commentaires, c’est Thiers qui lui a présenté son propre ennemi de la veille, Gambetta. Thiers préludait ainsi d’une façon singulière aux négociations de Gambetta et de Bismarck où Henckel de Donnersmarck devait lui succéder comme intermédiaire. Mais il faut citer d’après Hohenlohe cette présentation historique, en remarquant la date, qui suit de près le 16 mai :

Paris, 3 juillet 1877. — Hier, M. Thiers vint me trouver et me dit : « Voulez-vous venir avec moi aujourd’hui pour causer avec Gambetta ? Il viendra à onze heures et demie. Naturellement, j’acceptai et nous allâmes. Gambetta était déjà là lorsque j’entrai dans le beau cabinet de M. Thiers. Nous nous saluâmes et prîmes place, Thiers d’un côté, moi de l’autre, Gambetta en face de nous deux. Nous parlâmes de toutes sortes de choses, de la guerre de Turquie, de l’Angleterre, etc… Puis Thiers raconta ses vieilles histoires sur Metternich, Talleyrand et Louis-Philippe. Gambetta et moi nous l’écoutions respectueusement. Je n’ai jamais vu le passé et le présent incarnés comme en ces deux hommes. Gambetta, que les vieilles histoires ont dû médiocrement intéresser, écoutait avec l’attention d’un fils et montrait le plus vif intérêt. Je profitai d’un silence pour l’interroger sur les perspectives des élections. Il affirma que depuis 1789 il n’y avait pas eu d’élections aussi graves, que la France était résolue à abattre les ennemis de la République et y réussirait… Il dit des cléricaux qu’ils n’auraient pas d’appui en France si la haute bourgeoisie n’était responsable de leurs progrès. Il est d’avis qu’il faut détruire les congrégations et expulser les jésuites. Gambetta produit une bonne impression. Il est poli et aimable et en même temps on reconnaît chez lui l’homme d’État énergique et résolu.

« Une politique commune de la France et de l’Allemagne contre Rome », ce sera quelques mois plus tard un des articles de l’entente secrète de Gambetta et de Bismarck[14]. Nous avons montré que le chancelier avait un intérêt majeur à ce que la France ne prît pas la tête des pays catholiques. La responsabilité de Gambetta et de Thiers est donc ici éclatante : leur complicité avec l’ennemi, inconsciente, répétons-le, mais d’autant plus instructive, n’est pas niable. L’anticléricalisme a servi l’étranger[15]. Telle est la vérité. Et Hohenlohe nous apprend lui-même, à la date du 16 avril 1876 de son Journal, que Thiers, précurseur ici encore de Gambetta, est venu lui exposer « que la communauté des intérêts dans la lutte contre l’ultramontanisme serait une garantie pour la continuation des bonnes relations entre l’Allemagne et la France ».

[14] Lettre du comte Henckel de Donnersmarck au prince de Bismarck en date du 23 décembre 1877. Voir la Correspondance du chancelier (II, aus Bismarcks Briefwechsel) et notre brochure la République de Bismarck.