[11] Il est curieux de constater que le prince de Hohenlohe ne parle pas des observations, si semblables à un ultimatum, qu’il porta le 5 mai 1875 au duc Decazes au sujet des « armements » de la France. Il est vrai qu’il ne joua pas dans cette circonstance le beau rôle. Le duc de Broglie note que Hohenlohe montra un « certain embarras » durant son entretien avec le duc Decazes. (La Mission de M. de Gontaut-Biron, p. 224.)

Le mot d’ordre du prince de Hohenlohe fut dès lors de demander au duc Decazes, sans répit et comme une sorte de delenda Carthago, le déplacement de M. de Gontaut-Biron. Il faut rendre cette justice aux parlementaires conservateurs de ce temps-là qu’ils refusèrent constamment de satisfaire aux exigences de Bismarck. Le duc Decazes connaissait les services que M. de Gontaut-Biron nous rendait à Berlin et il savait sans doute aussi que la faveur de Guillaume Ier balançait utilement la disgrâce auprès de son ministre. Sur les refus modérés mais fermes de Decazes, Bismarck chargea Hohenlohe de redoubler d’insistance. Il se plaignait en ces termes de l’ambassadeur « ultramontain et légitimiste » qui représentait la France :

Gontaut s’est créé une situation à la cour qui le rend impropre à continuer les affaires diplomatiques. Il se peut que cela ait été possible au temps de Catherine II, mais de notre temps je ne puis supporter cela, pas plus qu’un ministre anglais ne souffrirait une intimité hostile au ministère entre la reine et des diplomates étrangers.

L’allusion aux femmes est transparente. Bismarck avait toujours détesté l’impératrice et sa belle-fille, qu’il appelait « la jument anglaise », d’après un mot de son répertoire de gentilhomme fermier. Une autre fois il répétera à Hohenlohe : « Gontaut s’est mis bien avec l’impératrice. C’est pourquoi il n’est plus digne de confiance. » Et une autre fois encore, en mars 1877, le prince de Hohenlohe fera ce récit, qui donne la mesure de l’influence exercée par Gontaut :

Allé chez Bismarck, où j’ai appris toutes sortes de choses inattendues. La raison pour laquelle on ne veut pas que je peigne les choses sous un jour trop pacifique, est que l’empereur, sous l’influence de l’impératrice et de Gontaut, se refuse à renforcer l’armée sur la frontière française en sorte que nous devenions égaux aux Français. Il y a tant de cavalerie et d’artillerie à la frontière que Metz est menacé. Les Français pourraient envahir à tout instant et nous mettre dans la situation la plus fâcheuse. Mais il n’y a pas moyen de déterminer l’empereur à envoyer des régiments de cavalerie à la frontière, simplement par crainte d’effrayer les Français. L’influence de l’impératrice augmente toujours, et Gontaut est derrière elle.

Quelques mois après, le prince de Hohenlohe étant venu à Gastein consulter le chancelier, celui-ci se plaignit plus fort que jamais de Gontaut-Biron :

Il est inconcevable, me dit le prince, qu’on puisse laisser à Berlin un homme qui passe son temps à conspirer contre le gouvernement impérial avec les Polonais, les ultramontains et autres ennemis de l’Empire[12].

[12] Ce sont, au témoignage du duc de Broglie, les termes mêmes des plaintes que Hohenlohe apportait au quai d’Orsay contre M. de Gontaut. En outre, on sait que le véritable texte des célèbres menaces de Bismarck en 1875 est celui-ci : « Si la France soutient les catholiques en Allemagne, je n’attendrai pas qu’elle soit prête. Elle le sera dans deux ans : je saisirai auparavant l’occasion favorable. » On oublie d’ordinaire le premier membre de phrase, et l’on fait dire à Bismarck : « Je n’attendrai pas que la France soit prête, etc… »

… L’empereur rend difficile la conduite de la politique avec la France. Sous l’influence de Gontaut, il s’en tient toujours à la soi-disant solidarité des intérêts conservateurs, la vieille politique d’Arnim, au lieu de voir que la France reste incapable d’alliance et divisée… Le chancelier dit encore que ce serait une prétention un peu trop forte que de vouloir lui faire croire que l’impératrice ne s’occupe pas de politique et n’intrigue pas contre lui. Depuis quinze ans, il trouve partout l’impératrice en adversaire. Elle se fait adresser des correspondances qu’elle lit à l’empereur au déjeuner, et c’est toujours après le déjeuner que le chancelier reçoit de l’empereur des billets désagréables. L’Empereur approuve en principe sa politique religieuse, mais il fait des difficultés sur le détail, et l’ingérence de l’impératrice en est la cause. Schleinitz, Goltz, Nesselrode et d’autres travaillent contre Bismarck avec l’Impératrice… Tout ce qui est ennemi du gouvernement impérial est soutenu par elle. Et tant que Gontaut-Biron sera à Berlin, il y aura une sorte de contre-ministère avec lequel le chancelier aura à combattre.

Derechef, le prince de Hohenlohe fut chargé du rôle d’intermédiaire entre Bismarck et l’empereur Guillaume. Cette fois, il devait expliquer et défendre devant le souverain la politique bismarckienne :