Nous allons voir que le prince de Hohenlohe s’acquitta de ses devoirs à la satisfaction de Bismarck. Le chancelier avait distingué que cet aristocrate sans préjugé et sans racines, aussi indifférent à la religion catholique qu’aux principes libéraux, à l’« ordre européen » qu’au patriotisme de terroir, surtout ambitieux de hautes charges et de grands emplois, était bien l’homme qu’il fallait dans ce moment de crise et de transition allemande.
Arrivé à Paris le 18 mai 1874, le prince de Hohenlohe s’empressa de se lier d’amitié avec l’homme dont la chute (comme en témoigne M. de Gontaut-Biron) avait consterné les cercles politiques de Berlin : Adolphe Thiers[9]. Le 16 juillet, Hohenlohe note sur ses carnets :
[9] Hohenlohe note de Berlin, à la date du 19 février 1874, ce résumé d’une conversation qu’il vient d’avoir avec Bismarck : « Le grand reproche que Bismarck fait à Arnim, c’est d’avoir renversé Thiers, ou du moins de ne pas l’avoir soutenu comme il aurait dû. Par une consolidation intérieure, la France serait rendue plus capable de conclure des alliances, ce qui, avec Thiers, était beaucoup moins possible. C’est pourquoi il était utile pour nous que celui-ci restât au pouvoir. » (Denkwürdigkeiten, II, p. 107.)
Ce matin, visite chez Thiers. Il commença par me dire qu’il avait eu l’idée de me rendre visite pour m’exprimer la part qu’il prenait à l’attentat (de Kulmann sur Bismarck). Il y avait longtemps qu’il était lié avec le prince de Bismarck, et les négociations de paix avaient encore accru chez lui ce sentiment d’amitié. Le prince lui avait beaucoup facilité les choses et modéré autant que possible les conditions.
« Je ne dis pas cela à mes compatriotes qui trouvent que l’on a été beaucoup trop dur », ajouta-t-il. Mais telle était son opinion. Et de là sa gratitude pour Bismarck.
Cette gratitude de Thiers, c’est au moins quelque chose d’inattendu. Mais les Mémoires du prince de Hohenlohe nous en apprennent bien d’autres. On y voit que des relations cordiales s’établirent dès ce moment entre Thiers et l’ambassadeur d’Allemagne. Bientôt après, cette intimité était même rendue publique par la présence, « au grand étonnement de tous », note le prince, de M. et de Mme Thiers à une réception de l’ambassade. Hohenlohe, de ces premières conversations, ne rapporte que peu de choses. Du moins avait-il réussi à établir un contact avec le représentant de la « République conservatrice ». Il put en témoigner à son premier voyage à Berlin.
Une surprise y attendait Hohenlohe. Il trouva l’empereur en désaccord avec Bismarck. Déjà, à son audience de congé, Guillaume Ier lui avait indiqué qu’il pensait bien, comme son chancelier, que la République en France était une chose favorable à l’Allemagne. Mais il avait ajouté qu’il n’estimait « ni possible ni convenable » que son ambassadeur se fît, même chez l’ennemi, le complice de la Révolution. Ces dispositions paraissaient avoir gagné en force chez l’empereur, car Hohenlohe l’entendit se plaindre autant des idées avancées de Bismarck, « qui voulait le conduire on ne sait où », que de son mauvais caractère, des menaces de rupture et des offres de démission qu’il opposait à toute réserve ou à toute désapprobation de son maître. L’empereur craignait que Bismarck ne voulût encore la guerre, à quoi il était résolument opposé. Il priait même Hohenlohe de lui servir de porte-parole, comme s’il eût craint de faire lui-même des reproches à son terrible ministre. Celui-ci, d’ailleurs, en restait toujours à son point de vue. Il me réitéra, écrit Hohenlohe, « que nous avions le plus grand intérêt à maintenir en France le statu quo : la République, même la plus rouge, nous est favorable. La Monarchie rendrait la France capable de conclure des alliances et est dangereuse pour nous. »
Ainsi le contraste entre la politique de Bismarck et les idées de l’empereur grandissait. L’empereur revenait à la politique de l’ordre européen, à l’idée de la solidarité de tous les pouvoirs. Il estimait que Bismarck, en favorisant les éléments démocratiques de France, suivait une politique imprudente et, en même temps, déshonorait et compromettait son souverain. Qui avait pu déterminer ce renversement d’idées chez le vieux monarque ? Bismarck ne se l’était pas demandé longtemps : c’était l’ambassadeur de France à Berlin, c’était M. de Gontaut-Biron.
L’heure était grave pour Bismarck : les particularistes devenaient de plus en plus entreprenants en Bavière[10]. L’Espagne était agitée par le carlisme. Un puissant mouvement catholique et conservateur se formait en Europe qui trouvait accès partout et jusqu’auprès de l’empereur d’Allemagne. Bismarck courut au plus pressé, qui était d’obtenir le rappel de Gontaut-Biron, dont l’action et l’influence prouvaient déjà à elles seules et par leurs promptes conséquences à quel point eût été dédommageable à la politique bismarckienne la monarchie légitime et catholique restaurée en France[11].
[10] Les Mémoires reproduisent un rapport de Hohenlohe, daté du 10 février 1875, sur le succès des ultramontains en Bavière, son retentissement à l’extérieur, et son importance pour la politique de l’Empire. Ce passage-ci est particulièrement significatif : « Considérant la durée incertaine de la paix européenne, Votre Excellence estimera que l’éventualité d’un ministère ultramontain en Bavière doit être un sujet de préoccupation. Il n’est pas douteux qu’un gouvernement hostile à l’Empire s’appliquera à coaliser tous les éléments particularistes qui existent actuellement à l’état dispersé en Bavière et hors de Bavière, pour les utiliser, à une heure grave, comme une force organisée, capable de soutenir les ennemis de l’Empire à l’extérieur ou tout au moins de paralyser le mouvement patriotique allemand. Il est dans la nature des choses que la diplomatie des États moyens s’efforce de reprendre le rang de facteur politique international. » (Denkwürdigkeiten, II, p. 146.) A rapprocher l’incident soulevé par Perglas, représentant de la Bavière à Berlin, le 24 avril 1873, et que rapporte Hohenlohe : « Il y a eu à la cour plénière un incident très vif… Bismarck a saisi l’occasion de faire une scène à Perglas. Celui-ci a eu la maladresse de se placer non pas parmi les membres du conseil fédéral, mais dans les rangs du corps diplomatique, Bismarck lui en fit reproche et tout d’un coup, parlant français, lui dit : « Puisque vous êtes membre du corps diplomatique, je dois parler avec vous la langue diplomatique. » Il paraît que Perglas pâlit affreusement. Il me semble que la situation est devenue intenable pour lui ici. » (Denkwürdigkeiten, II, p. 98.)