Bismarck avait dû sévir rigoureusement contre d’Arnim, infidèle exécuteur de ses ordres. C’est que les circonstances étaient devenues graves et menaçantes pour son système. Voici, en effet, à quel point en étaient les choses lorsqu’il obtint de Guillaume Ier la permission de destituer Arnim et d’envoyer en France l’ancien ministre du roi de Bavière.
M. Gabriel Hanotaux a écrit, en termes très justes, dans son Histoire de la France contemporaine, qu’après 1871 « les circonstances pouvaient devenir favorables à une politique blanche que le prince de Bismarck considérait comme devant lui être contraire et redoutable ». En effet, Bismarck, parvenu à constituer l’unité allemande par des procédés révolutionnaires et attentatoires aux principes posés par les traités de Vienne, vit soudainement l’Europe se ressaisir et toutes les forces conservatrices se rassembler contre lui. L’élément de désordre, de trouble et de division qu’apportait dans le concert européen une France démocratique et napoléonienne avait disparu, depuis qu’une Assemblée monarchiste semblait promettre à notre pays un retour à sa politique traditionnelle et normale. Les craintes et les méfiances qu’avait au début inspirées à l’Europe l’Empire de Napoléon III se retournaient contre l’Empire de Bismarck. Le chancelier, qui connaissait notre histoire, nos erreurs et nos passions, essaya d’abord de parer le danger en agissant sur l’opinion démocratique française par le fantôme de la Sainte-Alliance. Il profita de l’entrevue des trois empereurs à Berlin (septembre 1872) pour donner au patriotisme français l’illusion que l’étranger menaçait la République. La vérité est qu’il n’en croyait rien lui-même, qu’il n’était nullement rassuré sur les desseins de l’Autriche, qu’il redoutait et le tsar et la reine Victoria, et qu’il sentait bien que si la Sainte-Alliance se reformait, ce serait contre lui, Bismarck, violateur de l’ordre européen au même titre que Napoléon.
L’ordre européen, conception à laquelle la France avait porté les premières atteintes, aurait peut-être, en 1870, sauvé notre pays, si notre pays se fût trouvé en état d’y faire dignement appel. Quoique travaillant pour le compte d’une monarchie légitime, Bismarck avait fait une politique révolutionnaire. C’était là, il le savait, la partie faible et vulnérable de l’unité allemande. Mais l’Europe écouterait-elle Thiers, Gambetta ou Jules Favre se plaignant des révolutions ? Était-ce pour la démocratie française que les puissances répareraient les fautes de Napoléon III ? Nous payâmes, dans ces grandes circonstances, pour nos institutions républicaines. Mais l’Europe paya avec nous. Elle le comprit trop tard, lorsque l’hégémonie allemande et le système de la paix armée commencèrent à peser sur elle. Ainsi la République ne compromet pas seulement notre avenir national. Regardée de ce point de vue, elle apparaît comme un malheur européen.
Une neutralité universelle avait favorisé les victoires prussiennes et les succès de Bismarck. Mais, après la guerre, il craignait de voir se former contre son œuvre une autre Sainte-Alliance. L’unité allemande était pour les puissances une menace qui pouvait les unir contre le nouvel édifice à peine constitué. La chute du pouvoir temporel, en relation directe avec les victoires prussiennes, n’était pas seulement une autre atteinte au statut de l’Europe. C’était une offense et une diminution pour le catholicisme tout entier. Bismarck, appui de la maison de Savoie, était rendu solidairement responsable de la spoliation du Saint-Siège. Il eut dès lors toute la catholicité pour ennemie. Qu’un pouvoir traditionnel fût établi en France, et la France, redevenue fille aînée de l’Église, se trouvait en état de former contre lui une formidable coalition. La monarchie de Henri V n’eût pas seulement « rendu la France plus forte », selon les propres expressions du chancelier, elle eût encore été capable de conclure les alliances les plus solides et les plus décisives.
Le danger auquel une coalition conservatrice et catholique exposait le prince de Bismarck ne lui venait pas que de l’extérieur. En Allemagne même, la « politique blanche » s’opposait à sa politique révolutionnaire. Il rencontrait les mêmes adversaires conservateurs et ultramontains au dedans qu’au dehors[7]. L’affaire Arnim fut une des manifestations de l’opposition redoutable qui, pendant six ou sept années, menaça son œuvre. Remarquons tout de suite qu’il n’en vint à bout qu’après le 16 mai et l’établissement définitif de la République en France.
[7] Le duc de Broglie cite dans son livre sur la Mission de M. de Gontaut-Biron à Berlin ce curieux fragment d’un discours de Bismarck au Reichstag en 1875 : « On m’a reproché d’avoir employé en 1866 les déserteurs hongrois contre l’Autriche : c’est le droit de la guerre, et si nous nous trouvons un jour en guerre avec la France, dont le chef pourrait être alors Henri comte de Chambord, nous n’aurions rien à dire s’il formait une légion pontificale avec les Allemands de l’Allemagne du Sud poussés à la désertion par les évêques qui prêchent la désobéissance aux lois. » (La Mission de M. de Gontaut-Biron, p. 166.)
Pendant les six premières années de l’unité allemande, Bismarck put se demander si la chance, qui l’avait servi jusque-là dans toutes les circonstances diplomatiques et militaires, n’allait pas l’abandonner maintenant qu’il s’agissait de gouverner l’Empire. Une lutte d’un nouveau genre commença, dans laquelle il eut à craindre plus d’une fois d’être désavoué par le souverain qui lui avait fait confiance. La question du pouvoir temporel, dans laquelle il avait refusé d’écouter les catholiques allemands, fit du centre un parti d’opposition à l’Empire. En outre, par position géographique autant que par tradition historique, les députés catholiques se trouvèrent être les adversaires de l’unité : les Bavarois particularistes formaient le gros du parti ultramontain avec les Polonais rebelles à la germanisation. Les Danois, les Hanovriens, restés fidèles à la dynastie guelfe, étaient encore autant d’ennemis irréductibles. Et Bismarck venait d’ajouter une Pologne de l’Ouest à la Pologne de l’Est par l’annexion de l’Alsace-Lorraine, dont les députés, d’abord farouchement protestataires, ne tardèrent pas à prêter leur appui à l’opposition du centre. Bismarck répondit par la guerre religieuse : proscription des jésuites et des congrégations, lois de mai, Kulturkampf. Lutte pleine d’embûches et de périls : au plus fort, la défection des conservateurs protestants qui ne pardonnaient pas à Bismarck de se compromettre avec le parti de la Révolution et les libéraux, mit le chancelier dans une position critique. C’est alors qu’il montra toute sa décision et toute son énergie, et que, pour le salut de son œuvre allemande, il cessa même d’être Prussien. Car la Prusse, c’est encore du particularisme. Si, à la Diète prussienne, les conservateurs s’allient aux Polonais, aux ultramontains et aux ennemis de l’Empire, le hobereau poméranien se retournera contre sa caste, au besoin contre son pays d’origine, et combattra ce qu’il appelle à présent des préjugés de province. A la fin de 1872, il abandonne le ministère prussien, y installe Roon à sa place, et agit de toute son autorité et de toute son influence sur le conseil fédéral pour ruiner définitivement les dernières résistances de l’ancienne Allemagne et balayer jusqu’en Prusse « le luxe de végétation inutile du particularisme allemand[8] ».
[8] Cité par M. Émile Bourgeois dans son Manuel historique de politique étrangère, III, p. 766. Bismarck a plusieurs fois exprimé cette idée, et, avec une force plus particulière, dans ce passage de ses Mémoires : « Pour moi, l’idée nationale allemande est toujours la première, partout où elle entre en lutte avec le particularisme. Car le particularisme, même prussien, est en insurrection contre la chose publique, contre l’Empire et l’empereur, et trouve son appui dans les influences ultramontaines, françaises et généralement romanes (welches), toutes également ennemies de la chose commune allemande et dangereuses pour elles. » (Gedanken und Erinnerungen, I, XIII, p. 291.) « J’ai eu à soutenir contre le particularisme prussien des combats peut-être plus durs que contre le reste des États et des dynasties d’Allemagne. » (Ibidem, p. 295.) Bismarck ajoute d’ailleurs que s’il a triomphé du particularisme prussien, c’est grâce aux institutions monarchiques de la Prusse, grâce aux Hohenzollern et à l’intelligence qu’ils ont eue de leur avenir dynastique en Allemagne. Voir tout le chapitre « Dynasties et maisons » de ses Pensées et Souvenirs, où Bismarck expose que ni le Parlement, ni la presse, ni l’opinion, n’étaient des forces capables de créer l’unité allemande, et que, pour cette grande œuvre, il fallait une dynastie bien assise comme celle des Hohenzollern.
Ce fut peut-être le passage le plus dangereux de toute sa carrière. Il n’était que le chancelier. Il oubliait parfois qu’il avait un souverain et un maître. Roi légitime, roi prussien, Guillaume Ier, attaché à ses traditions, n’admettait pas toujours sans hésitations ou sans scrupules les méthodes révolutionnaires de son ministre. A la cour même, Bismarck trouvait des résistances à sa politique. L’empereur plus d’une fois lui échappa. Des intrigues se nouaient contre le chancelier, dont l’impératrice était l’âme, et, derrière l’impératrice, le vicomte de Gontaut-Biron, ambassadeur de France, dont le rôle, à la lumière des documents nouveaux, apparaît encore plus considérable qu’on n’avait cru. Les souvenirs de M. de Gontaut-Biron, publiés cette année même, s’arrêtent à la fin de 1873 et sont d’ailleurs fort discrets sur l’activité occulte de notre représentant. Mais ce que révèlent les Mémoires du prince de Hohenlohe justifie la haine dont Bismarck poursuivit M. de Gontaut-Biron, l’acharnement qu’il mit à exiger du gouvernement français son rappel, et le soupir de soulagement qu’il poussa lorsqu’il l’eut obtenu de Gambetta au pouvoir : « Le changement de l’ambassadeur de France à Berlin m’a causé une satisfaction extraordinaire », écrira-t-il le 28 décembre 1877 au comte Henckel de Donnersmarck, Or cette année 1877 se termina sur la double victoire des républicains en France et de Bismarck en Allemagne, sur l’apaisement du Kulturkampf et sur le commencement des hostilités contre les catholiques français.
Après cet exposé, qui était nécessaire, il devient facile de comprendre le sens et surtout d’apprécier la portée des instructions que Bismarck avait données au prince de Hohenlohe en le chargeant de l’ambassade d’Allemagne à Paris. Ces instructions se résumaient en ceci : faire le contraire de ce qu’avait fait le comte d’Arnim. C’est-à-dire, avant tout, soumission absolue aux ordres du chancelier : pas d’intrigues avec personne en Allemagne, pas d’égard aux volontés de la cour ni même à celles de l’empereur. Hohenlohe ne devra servir que l’intérêt de l’Empire allemand. Cet intérêt, tel que Bismarck le conçoit, veut que la France reste dans l’état de division et de faiblesse que garantit la République. Il veut même que cette République soit « la plus rouge possible » et que les anticléricaux en deviennent les maîtres. Car la France monarchique serait, non seulement forte, mais bündnisfæhig, capable de conclure des alliances et principalement cette coalition blanche qui ébranlerait l’Empire en réunissant contre lui tous ses ennemis de l’extérieur et de l’intérieur. Se lier avec les républicains, battre en brèche toute influence ultramontaine, effacer les impressions laissées par le comte d’Arnim, nuire par tous les moyens au gouvernement conservateur, faire obstacle par intimidation à l’établissement de la Monarchie, et enfin exiger le rappel de Gontaut-Biron : tel était le programme immédiat que le nouvel ambassadeur emportait de Berlin.