La République étant, en France, le régime le plus favorable à l’Allemagne, c’était celui que devait appuyer l’ambassadeur allemand pendant tout le temps où la forme du gouvernement serait en question chez nous. Les instructions de Bismarck étaient formelles. Tout patriote français devrait en connaître l’esprit et en graver dans sa mémoire la vigoureuse expression :

Sur la France, note Hohenlohe le 2 mai 1874, au sortir d’une entrevue avec le chancelier, Bismarck me dit qu’avant tout nous avions intérêt à ce qu’elle ne devînt pas assez forte à l’intérieur ni assez considérée à l’extérieur pour arriver à se faire des alliés. Une République et des discordes civiles seraient une garantie de la paix. Le prince convenait qu’une République forte serait sans doute un mauvais exemple pour l’Europe monarchique. Cependant, si je l’ai bien compris, la République lui paraît moins dangereuse que la Monarchie qui favoriserait à l’étranger toute espèce de désordre… De tous les monarques de France, les Bonaparte sont pour nous les meilleurs. Mais le mieux serait encore que la situation présente pût durer.

C’étaient les mêmes instructions qu’avait reçues mais que n’avait pas suivies le comte d’Arnim auquel Bismarck écrivait : « Nous n’avons certainement pas pour devoir de rendre la France plus forte en consolidant sa situation intérieure et en y établissant une monarchie en règle. » Et ce n’était pas une vue particulière à Bismarck, c’était aussi l’idée de l’empereur Guillaume. Seulement le vieux souverain, toujours moins hardi et plus conservateur que son ministre, ayant en outre gardé sur Gambetta et le gouvernement de la Défense nationale des illusions que n’avait plus Bismarck, se méfiait un peu de la République. Déjà la conversation qu’il eut avec Hohenlohe à l’audience qui précéda le départ du prince pour Paris, indiquait chez Guillaume Ier des tendances qui devaient se développer sous une influence que nous verrons. Les préférences de Guillaume Ier allaient évidemment au régime napoléonien. Il savait gré à Napoléon III d’avoir fait les affaires de la couronne prussienne et en même temps d’avoir déguisé le caractère démocratique et révolutionnaire de son pouvoir, caractère odieux à la pensée d’un souverain traditionnel. Aussi était-ce une approbation nuancée d’une réserve que l’empereur d’Allemagne donnait, devant Hohenlohe, au programme français de Bismarck :

7 mai 1874. — Aujourd’hui, audience de congé chez l’empereur. Il m’a reçu dans son cabinet, m’a fait asseoir en face de lui et a été très cordial. Il m’a dit que Bismarck, que j’ai vu aujourd’hui, lui avait fait part des instructions qu’il m’avait données. L’empereur souhaite de maintenir avec la France des relations aussi bonnes que possible. Bismarck attache une importance particulière à ce que la France ne devienne ni trop forte ni capable d’avoir des alliances. Cela est fort bon. Pourtant il ne serait ni possible ni convenable que nous travaillions nous-mêmes à mettre la France en révolution. Ensuite l’empereur parla des bonapartistes. Le tsar Alexandre et Gortschakoff lui auraient affirmé que ceux-ci gagnaient du terrain… « Pour nous », ajouta textuellement l’empereur, « ce ne pourrait être qu’une bonne affaire si les bonapartistes reprenaient le gouvernement, seulement je ne sais pas comment le jeune homme de dix-huit ans (le prince impérial) gouvernerait un pays comme la France… » — L’empereur en vint alors à me raconter une conversation qu’il avait eue autrefois avec Nigra. Il dit à Nigra, pour que ses paroles fussent répétées à Napoléon III : « Je ne verrai pas l’unité allemande. Mon fils ne la verra peut-être pas non plus. Pourtant elle viendra. Et si Napoléon cherche à l’empêcher, ce sera sa perte. » Cela fut redit à Napoléon, qui fit cette réponse : « Le roi de Prusse se trompe. Je ne commettrai pas cette faute. » — « Et pourtant, conclut l’empereur Guillaume, c’est bien ce qui est arrivé, quoique Napoléon n’ait pas commis sa faute. »

Il y avait beaucoup de philosophie historique et politique dans la bonhomie du vieil empereur.


Le journal de la mission du prince à Paris, de 1874 à 1885, est la partie la plus développée de ses Mémoires. Elle en est aussi la plus importante. On y trouve des preuves nouvelles de l’appui que prêta Bismarck à l’établissement de la troisième République. On y voit par quelle complicité inconsciente, naturelle et spontanée avec l’ennemi, les chefs républicains, Thiers, le libérateur du territoire, Gambetta, l’organisateur de la résistance, sacrifièrent la France à leur parti : l’intérêt de la République ayant exactement et sur tous les points coïncidé avec l’intérêt de la Prusse. Et, si tout cela était connu déjà, connu de toute certitude, par la correspondance du chancelier et les souvenirs de Gontaut-Biron, les Mémoires du prince de Hohenlohe apportent une confirmation de plus à la thèse qui est tout entière exprimée dans ce titre que ratifiera peut-être l’histoire : « La République de Bismarck[5]. »

[5] On trouvera dans la brochure que M. de Roux a publiée avec nous en 1905 aux éditions de la Gazette de France, outre une démonstration de cette thèse, les documents authentiques et révélateurs de la correspondance de Bismarck. C’est à cette brochure que nous renverrons pour les lettres de Gambetta et de Bismarck qui sont citées au cours de ce chapitre.

Mais surtout, par des indiscrétions dont Bismarck paraît bien s’être gardé, même posthume, nous lisons maintenant, grâce à Hohenlohe, jusqu’au fond de la politique bismarckienne. Les derniers doutes, les dernières ambiguïtés se lèvent sur la participation de Bismarck aux affaires françaises après la guerre. Nous connaissons pleinement aujourd’hui ses intentions et son point de vue. Avec cette absence de retenue, avec ce scepticisme et ce dilettantisme qui trouvent leur explication dans sa qualité de prince médiatisé, Hohenlohe a dit l’essentiel en révélant les instructions qu’il avait reçues de son gouvernement. Sans égard aux conséquences que ses indiscrétions pourraient entraîner dans la suite pour la politique allemande (qui n’a plus varié depuis que Bismarck a fait école et que le succès a imposé sa doctrine), le prince de Hohenlohe apprend aux patriotes français le rôle que joue dans la République un ambassadeur d’Allemagne[6].

[6] Rappelons ici, à titre d’exemple, que dans l’été de 1905, le prince Radolin, ambassadeur d’Allemagne, vint présenter à M. Jaurès les excuses de son gouvernement qui avait interdit à l’orateur socialiste français de prendre la parole dans une réunion de Berlin. En novembre 1906, au Reichstag, le prince de Bülow saluait en ce même M. Jaurès « l’hirondelle » qui à elle seule ne fait malheureusement pas le printemps. Ainsi M. Jaurès est choyé aujourd’hui par l’auswærtige Amt et l’ambassade de la rue de Lille (dont il a épousé la thèse marocaine) comme Thiers et Gambetta le furent avant lui par Bismarck et Hohenlohe. C’est ce qui a fait prononcer au révolutionnaire Kautsky ce mot dont la juste ironie restera : « Les idées qui, dans la bouche d’un Français, trouvent l’approbation du plus haut fonctionnaire de l’Empire, conduiraient tout droit et de façon durable le sans-patrie allemand aux travaux forcés. » (Vorwærts du 8 juillet 1905.)