Le cours nouveau pris par les événements à la suite de la catastrophe de 1866, la disparition de l’influence autrichienne dans l’Allemagne du Sud, la consternation des cours et l’abattement du particularisme, l’ascendant d’un vainqueur qui offrait son amitié l’épée à la main, ces circonstances seules rendirent possible l’avènement d’un ministère Hohenlohe. Le jeune roi Louis II, médiocrement affecté par la mauvaise issue de la guerre et plus sensible au trouble de sa tranquillité privée qu’au danger prussien, se décida, malgré l’opposition des princes de sa famille, qui lui représentaient Hohenlohe comme un traître, à signer sa nomination le 31 décembre 1866. Il ne marqua d’ailleurs pas plus d’attachement à ce ministre-là qu’aux autres, n’eut guère de rapports avec lui que par l’intermédiaire de son chef de cabinet, et ne lui montra, comme à la presque totalité de ses contemporains, qu’une dédaigneuse indifférence. Hohenlohe la supporta aussi aisément que la haine des princes de la famille royale. Il note avec le ton ironique qui lui est ordinaire que le jour du mariage de la duchesse Sophie et de Monseigneur le duc d’Alençon, le prince Charles ne l’a salué que de loin, « avec la figure que l’on fait lorsqu’on rencontre un scorpion ».
Parvenu au ministère, Hohenlohe mit toute son activité au service de l’unité et de la Prusse. Son programme était celui du patriotisme allemand, avec d’adroites réserves en faveur de l’autonomie de la Bavière et des prérogatives de la dynastie de Wittelsbach. Dès ses premières déclarations, Bismarck, enchanté, le faisait féliciter par l’ambassadeur de Prusse à Munich, le prince de Reuss. Ce ne fut pas une des moindres chances du plus constamment heureux des politiques que de trouver un complice dans cet Allemand du Sud, ambitieux et sans scrupules, si habile à paraître défendre l’intérêt d’un pays (dont il était à peine) et d’un souverain (dont il contestait à part lui l’autorité), alors qu’il travaillait uniquement à préparer une médiatisation dont l’éclat effacerait et vengerait l’humiliation de celle des Hohenlohe.
Comme si la fortune eût voulu donner un dernier et inutile avertissement à la France, et lui indiquer la politique qui aurait pu et qui aurait dû être faite, les élections bavaroises amenèrent au Landtag, à la fin de l’année 1869, une majorité catholique et particulariste. L’idée allemande, forte dans les villes et parmi les classes moyennes, était identifiée par la masse de la population au plus haïssable des régimes : le caporalisme prussien. La caserne, la bureaucratie et le protestantisme, cette trinité symbolisait l’unité aux yeux des vieux Bavarois. Il aurait fallu se servir de cette répulsion populaire, combinée avec l’inquiétude des petites cours, pour maintenir l’Allemagne dans sa division et arrêter les plans déjà trop avancés de Bismarck. A ce moment encore, Napoléon III ne tenta rien que de maladroites invites diplomatiques. Le marquis de Cadore, notre représentant à Munich, fit des ouvertures à Hohenlohe lui-même. Il prenait bien son temps ! Il est vrai qu’engagé par le système et désarmé par les erreurs du règne, le gouvernement de Napoléon III ne pouvait plus rien faire que de commettre les fautes extrêmes.
Un vote de la nouvelle assemblée bavaroise, blâmant la politique du prince de Hohenlohe et exprimant la défiance du pays à son égard, l’obligea de se retirer au commencement de l’année 1870. C’était fini de sa carrière bavaroise. Mais son œuvre était accomplie. Il avait resserré les liens politiques et diplomatiques entre les États du Sud et la Confédération du Nord ; il avait mis l’armée bavaroise en état de participer effectivement à toute guerre entreprise sous la direction de la Prusse. Il avait même, autant qu’on peut juger, à peu près convaincu Louis II que la seule manière de conserver son trône était de se montrer fidèle à la Prusse et déférent envers son roi. Tous ces services, que ne lui pardonnaient pas les patriotes de Bavière, valurent à Hohenlohe la reconnaissance de la cour prussienne. Le 10 mai, peu de temps après sa démission, le roi Guillaume lui adressait ce témoignage de satisfaction : « Cher prince, en témoignage de ma haute considération et de ma confiance, je vous envoie la grand’croix de mon ordre de l’Aigle rouge qui renseignera le monde sur l’état de nos relations. » C’était pour Hohenlohe, en cas de succès de l’œuvre bismarckienne, la promesse des grandeurs auxquelles il avait aspiré toute sa vie.
Quand il y réfléchit plus tard, Hohenlohe s’aperçut que sa chute de 1870 avait été le plus grand bonheur de sa carrière. Absent des affaires au moment de la guerre avec la France, il ne fut exposé à aucune des responsabilités qu’eût entraînées une défaite, et il garda le mérite d’avoir engagé une décision qu’il n’eut pas le risque de prendre. Envers Bismarck, son vrai maître, il avait rempli tout son devoir. Il n’éprouva donc que de médiocres inquiétudes quand le moment fut venu où la Bavière dut se résoudre à remplir les conventions du pacte fédéral et à marcher avec la Prusse. Louis II se décida après des hésitations et sans doute à contre-cœur. Les soldats bavarois se firent bravement tuer. Et c’était Clovis de Hohenlohe qui, ayant préparé tous ces sacrifices, devait en recueillir le fruit.
Les Mémoires du prince nous obligent à poser une fois de plus l’irritante question. Était-il possible, même à cette extrémité des choses, d’empêcher la catastrophe de 1870 et cette catastrophe des catastrophes : la formation d’un Empire allemand ? N’y avait-il pas moyen, même à ces derniers degrés de la pente, de retenir encore l’Allemagne dans un état en faveur duquel conspiraient tant d’intérêts et tant d’habitudes ? Les notes prises par le prince au cours de la guerre montrent une fois de plus que l’unité ne se fit ni si aisément ni si naturellement que nos professeurs l’enseignent. Ses partisans et ses auteurs furent souvent inquiets du tour que prenait l’affaire et des difficultés qui renaissaient sans cesse de tous côtés. Qu’on n’estime pas superflue notre insistance à revenir sur ces détails historiques. Ce passé est d’hier. Il nous talonne encore. Ce n’est pas par un vain goût de l’hypothèse ou de l’histoire imaginaire qu’on se représente toutes les possibilités qui, dans des circonstances décisives pour l’avenir de la nation française, furent gâchées et négligées en conformité des funestes principes posés par la Révolution et appliqués par la politique napoléonienne. La véritable politique française, celle des traités de Westphalie, celle de Richelieu, de Vergennes et de Talleyrand, éprouvée par une expérience de deux siècles, était si naturelle, répondait si bien à la nature des choses, que jusqu’au moment où l’œuvre de nos hommes d’État fut irrémédiablement détruite, des occasions apparurent qui eussent permis de la continuer. Ce sont au moins des indications sur le cours différent que les événements du XIXe siècle auraient pris à l’avantage de la France, si la France avait, à ces dates critiques, possédé les institutions qui sont garantes du bien public.
Il paraît aujourd’hui certain qu’en 1870, après tant d’erreurs et de fautes commises, quelques chances de salut s’offraient encore à nous. Nous parlerons plus loin de la question des alliances avant la guerre et des difficultés que rencontra Bismarck jusqu’à la dernière époque de l’unification allemande. Les Mémoires que nous examinons contiennent sur ce sujet des notes intéressantes. Le prince de Hohenlohe rapporte, à la date du 20 août 1870, ce mot du comte Bray (ministre de Bavière) au comte Stadion : « Vous avez été bien sots, en Autriche, de ne pas nous déclarer la guerre dès que nous avons marché avec la Prusse », ce qui indique au moins un médiocre enthousiasme à « marcher ». Le 29 août : « Le roi Louis II n’est pas encore mûr pour des résolutions allemandes. » Le 28 novembre, au moment des négociations de Bismarck avec les princes à Versailles, Hohenlohe s’inquiète de leur résistance et de leurs exigences : « Le prince héritier de Saxe est plus antiprussien que jamais. Weimar est sous son influence et, au commencement, s’est montré très hostile à l’idée impériale… » Le 2 décembre, c’est sur l’état de l’opinion en Bavière que les doutes le prennent : « L’accord de Versailles est trouvé mauvais par le parti progressiste, et les ultramontains travaillent aussi contre lui… S’il échoue, les ultramontains sont assez forts pour obtenir l’isolement et le rendre acceptable au pays. La clique autrichienne-française-ultramontaine fera tout son possible pour nous mettre dans les mains de l’Autriche. » Et c’est en songeant à ces incertitudes des journées de Versailles que Bismarck, respirant enfin, disait quelque temps après à Hohenlohe lui-même : « Je n’ai eu qu’une fois de grandes craintes, et c’est là-bas. Si la Bavière n’avait pas accepté, nous en aurions eu pour des siècles d’être en hostilité avec le Sud. » D’ailleurs le sceptique, l’ironiste détaché des choses qui logeait dans le cœur de Hohenlohe, ne peut s’empêcher de sourire au spectacle des intérêts et des ambitions déchaînés en Allemagne par la victoire. « Le Wurtemberg », note-t-il le 14 décembre, « a voulu, à Versailles, obtenir la principauté de Hohenzollern ; Darmstadt demandait la Hesse septentrionale et une partie du Palatinat, mais tous deux ont été résolument écartés par Bismarck. Les Prussiens parlent alors de marchandages d’âmes et de trafic de royaumes. Mais quand on leur objecte l’Alsace-Lorraine, ils répondent : C’est une autre affaire. On la forcera. » La victoire de 1870 promettait une curée dont se réjouissaient les principicules. Mais le roi de Prusse, Bismarck, et Hohenlohe après eux, furent seuls à profiter de nos dépouilles.
Député au Reichstag dans l’Allemagne enfin constituée, le prince de Hohenlohe saisit avec empressement cette occasion de se rapprocher du soleil. Ce fut le moment de récolter après avoir si bien semé. L’empereur Guillaume, le Kronprinz, Bismarck et, chose plus rare, les princesses elles-mêmes l’avaient pris en affection, ceux-ci pour les services rendus, celles-là pour la finesse de son esprit et l’agrément de ses manières. C’est ainsi que le prince de Hohenlohe s’éleva aux honneurs et aux plus hauts postes du nouvel Empire. En mai 1874, il était nommé ambassadeur d’Allemagne à Paris et remplaçait le comte d’Arnim, mis en disgrâce pour avoir désobéi au chancelier et refusé de prêter son appui, comme il en avait l’ordre, au parti républicain français.
III
LA MISSION D’UN AMBASSADEUR D’ALLEMAGNE A PARIS SOUS LA TROISIÈME RÉPUBLIQUE.
Les recommandations que fit Bismarck à Hohenlohe avant que celui-ci quittât Berlin comportent un haut enseignement politique. On connaît ces « instructions aux ambassadeurs » des ministres de notre monarchie, qui forment un corps d’admirables leçons diplomatiques où l’expérience de plusieurs siècles se trouve résumée. Depuis Charnacé jusqu’au comte d’Esterno, tous les ambassadeurs du roi aux pays d’outre-Rhin recevaient la mission d’entretenir en Allemagne la division et l’impuissance. C’est la même politique que Bismarck, à la tête de l’Empire allemand, se proposait d’appliquer à la France vaincue. La République, le gouvernement des partis, devait jeter notre pays, au lendemain de ses défaites, dans le même état d’anarchie où la multiplication des souverainetés avait plongé les peuples germaniques épuisés par la guerre de Trente ans. Bismarck savait que le plus grand bénéfice de la victoire ne consiste pas à arracher au vaincu des provinces et de l’argent, mais à prendre sur lui un tel ascendant qu’il ne puisse plus agir avec liberté, même dans ses affaires intérieures. Ce que Richelieu et Mazarin avaient fait en Allemagne au moyen des traités de Westphalie et de la Ligue du Rhin, Bismarck le recommença pour nous en aidant par l’intrigue et par la menace à la fondation de la République. La constitution de 1875 peut être considérée comme l’acte additionnel du traité de Francfort. Ce n’est pas celui auquel Bismarck tenait le moins.