Prophéties qui devaient être tristement démenties. Ainsi le même homme qui, quelques années plus tôt, indiquait avec tant de vigueur les conséquences nécessaires des fautes de l’Empire, trouvait pour couvrir ses propres fautes les mêmes affirmations et le même « cœur léger » que les ministres de Napoléon III. La triste réplique que fait une pareille lettre à ses admirables discours du Corps législatif !

Le jugement que M. de Gontaut-Biron portait sur M. Thiers a cette sérénité que donnent l’éloignement et le contact de l’étranger, équivalent du recul des années. De Berlin, soustrait à l’esprit de polémique et de parti, uniquement occupé des intérêts français, M. de Gontaut-Biron, mis en éveil et en réaction par l’opinion de Bismarck et de Guillaume Ier, jugea M. Thiers et son système comme les jugera l’histoire, et comme la suite des événements doit les faire juger. La République conservatrice lui apparut comme une erreur, comme la « dernière faute à commettre ». De cette faute les Souvenirs de M. de Gontaut-Biron précisent, pour tous les patriotes réfléchis, l’origine, la nature et l’étendue.

Il y a, dans l’histoire moderne, une situation comparable à celle où se trouva la France après la conclusion du traité de Francfort. La Prusse, au cours des années qui suivirent Iéna, offre l’exemple d’un État passé sous le protectorat du vainqueur. La Prusse battue avait de lourdes contributions de guerre à payer. Elle supportait une occupation militaire écrasante en garantie de sa dette. Mais cela même ne suffisait pas à Napoléon. Il prétendait surveiller la politique de la Prusse, lui choisir ses ministres et ses alliés, empêcher la reconstitution de son armée et de ses forces. Napoléon favorisait les Haugwitz et les Lombard, dont la pusillanimité lui assurait la soumission et dont l’opposition aux réformes militaires servait exactement ses vues. Au contraire, il poursuivait de sa haine les patriotes réformateurs. Il exigeait de Frédéric-Guillaume III le renvoi de Stein et même proscrivait de Prusse le ministre de la résistance. Autant que son œuvre, cette persécution a désigné Stein, précurseur du soulèvement national de 1813, à la reconnaissance des Allemands, tandis que la préférence que leur accorda l’ennemi de leur patrie a couvert de honte Haugwitz et Lombard. Les historiens de l’Allemagne contemporaine ne parlent d’eux qu’avec mépris. Car l’approbation de l’étranger reste comme une tache ineffaçable sur la mémoire des hommes d’État. Elle atteste invariablement qu’ils ont mal servi leur pays. Or, cette significative faveur du conquérant, les chefs républicains l’ont trouvée en France après la guerre. Placée par la défaite dans les conditions où Napoléon avait mis la Prusse, la France revécut la même histoire. Au jugement des plus modérés, il apparaît aujourd’hui que Thiers et Gambetta y ont joué le rôle des Lombard et des Haugwitz prussiens. Mais, par contre, quelle investiture, quel crédit reçoit la Monarchie française de la haine réfléchie et tenace de notre plus grand adversaire !

Ce n’est ni par plaisir de nuire, ni par une rancune impossible contre les hommes d’une génération disparue, ni pour flatter je ne sais quelles passions des partis défunts, que nous avons fait ressortir de tant de documents et de témoignages le déshonneur qu’ils jettent sur les fondateurs de la République. Nous n’avons pas mis de système dans ces pages. Les faits y parlent tout seuls. Le peuple français a cru longtemps devoir de la reconnaissance à des hommes que leurs idées et leur politique, et non leur volonté, exposèrent à servir mieux l’étranger que leur propre patrie. Les peuples se trompent souvent sur leurs destinées et sur leur intérêt véritable. C’est une de ces erreurs-là que la France a commise en saluant dans le régime républicain un régime national. Nous savons aujourd’hui que la République est un legs du protectorat bismarckien. Nous le savons de science certaine. A le dire, à le démontrer, on n’injurie pas les hommes : on tire de l’histoire une leçon[25].

[25] On trouvera à l’[appendice III] quelques pages de ses Mémoires où Bismarck apprécie l’activité diplomatique de M. de Gontaut-Biron à Berlin.

LES
Idées napoléoniennes
ET L’UNITÉ ALLEMANDE

Empereur et révolutionnaire, c’est trop d’un !

Proudhon.

I
NAPOLÉON III ET LE DROIT DES PEUPLES.

La morne figure de Napoléon III n’est pas de celles qui font naître la sympathie, moins encore l’enthousiasme. Les catastrophes mêmes où il a entraîné tout un peuple, et dont les effets pèsent toujours sur nous et sur l’Europe, n’ont pu créer la légende de ce morose César. Seules, ses années de jeunesse, ses aventures de prétendant, ont quelque chose de hardi et de volontaire qui ne déplaît pas à l’imagination. Entre les biographes de l’empereur, M. André Lebey aura choisi la meilleure part en se faisant l’historien des « trois coups d’État de Louis-Napoléon Bonaparte ». De Strasbourg à Boulogne, à travers les conspirations et les intrigues, une ambition se dessine, tout un système prend corps, l’idéologie épouse le roman. Il arrive qu’en lisant le récit de ces tentatives folles et prématurées on oublie le fléau napoléonien. Mais il ne tarde jamais à se rappeler au souvenir. Dans l’histoire de ce jeune prétendant qui risqua deux grosses parties et réussit brillamment la troisième, on voit l’origine des erreurs et des fautes dont le futur souverain fera porter le poids à la patrie. Entre un soulèvement militaire et une tentative de débarquement, il se grise des funestes doctrines qu’il appliquera avec entêtement lorsqu’il sera sur le trône. Ce prétendant tenait avec la même énergie aux deux lots qu’il avait trouvés dans l’héritage de son oncle : la couronne impériale et les idées napoléoniennes, c’est-à-dire révolutionnaires. Deux calamités à la fois pour la France : comme disait Proudhon, c’est trop d’une !

L’idée capitale du règne de Napoléon III, celle qui le caractérise, celle qui a amené tous les désastres dont les conséquences accablent aujourd’hui la France, ont changé ses destinées et assombrissent son avenir, c’est le principe des nationalités. Qu’un rêveur, d’ailleurs à demi étranger, que l’héritier du testament de Sainte-Hélène, qu’un jeune homme, formé en Allemagne et en Suisse et frotté de carbonarisme, ait pu consacrer son influence et ses forces à ce principe, rien que de naturel. Or tel fut, toute la courbe de son histoire le montre, l’éternel, l’unique moteur de la vie et de la politique de Napoléon III. Après Sadowa, après Sedan même, après l’unité italienne et l’unité allemande faites contre nous, après l’effondrement de son trône, il s’acharnera encore à défendre et à glorifier ce principe. Mais que tout un peuple ait adopté cette idée de suicide et de ruine, c’est ce que l’on comprendrait peut-être mal sans l’opiniâtreté que mit Napoléon III à la défendre durant la mauvaise fortune avant de l’appliquer, une fois monté au pouvoir, et sans le soin qu’il prit, dès sa jeunesse, de marquer les points de contact et de ressemblance qu’il y avait entre sa doctrine et la doctrine démocratique et révolutionnaire.