M. André Lebey insiste avec raison sur la « préparation » des coups d’État de Louis-Napoléon. Il analyse la propagande à laquelle le prétendant lui-même, de sa propre plume, se livra de tout temps en faveur de ses idées. Il montre enfin le secours qu’apportèrent à cette propagande pendant la monarchie de Juillet la littérature et les arts, et comment Louis-Napoléon sut employer ces puissants auxiliaires.
Préparer l’esprit public à ses coups d’État, faire la philosophie de l’Empire, ce fut la besogne la plus importante que le prétendant crut devoir accomplir en attendant de faire l’Empire lui-même. Acquitté après l’échauffourée de Strasbourg, il recommence par ses écrits et ses manifestes à « préparer » l’affaire de Boulogne. Emprisonné après cette affaire, il n’en continue pas moins d’écrire des brochures et des livres qui feront connaître ses idées. C’est lui qui baptisait son temps de prison « mes années de l’Université de Ham ». Conquérir le pouvoir étant le but de sa vie, il ne faisait pas de différence entre l’action directe et la propagande des idées. Sa doctrine, son ambition, son activité, ne se séparaient pas.
Sa méthode fut excellente. M. André Lebey dit avec raison qu’elle peut être appelée le modèle des méthodes. Secondé par Persigny, Louis-Napoléon avait adopté le vrai moyen de parvenir. Le malheur est qu’il le mit au service des idées les plus contraires à l’intérêt national. Mais telle est la force d’une propagande pareille à celle qu’il avait conçue et qu’il mit à exécution, que ces idées mêmes aidèrent l’Empire à trouver son chemin dans l’opinion et ouvrirent l’accès du pouvoir à l’héritier de Bonaparte.
Le numéro unique de cette fameuse Revue de l’Occident où Persigny, — qui n’était encore que Fialin et méditait de devenir « le Loyola de l’Empire », — voulait fixer la doctrine napoléonienne, portait déjà pour épigraphe le mot du premier empereur : « J’ai dessouillé la Révolution, ennobli les peuples et raffermi les rois. » Et Fialin commentait ainsi cette parole célèbre : « A nous l’idée napoléonienne ! En cette impériale idée résidait la tradition tant cherchée du dix-huitième siècle, la vraie loi du monde moderne et tout le symbole des nationalités occidentales… Le temps est venu d’annoncer par toute la terre européenne cet évangile impérial qui n’a point encore d’apostolat. Le temps est venu de relever le vieux drapeau de l’empereur… »
Ainsi Louis-Napoléon et son confident avaient recueilli comme un précieux héritage l’esprit révolutionnaire du testament de Sainte-Hélène. L’un et l’autre acceptaient et comprenaient l’idéal cosmopolite qui avait inspiré l’œuvre de Napoléon Ier comme celle de la Révolution. Cet idéal, les proclamations que Louis-Napoléon avait préparées pour l’affaire de Strasbourg l’expriment nettement déjà. Elles annoncent tout le programme du second Empire. Louis-Napoléon disait dans sa première « proclamation au peuple français », en imitant, non sans feu ni sans adresse, le style des bulletins de la Grande Armée :
« Français, que le souvenir du grand homme qui fit tant pour la gloire et la prospérité de la patrie vous ranime ! Confiant dans la sainteté de ma cause, je me présente à vous le testament de l’empereur Napoléon d’une main, l’épée d’Austerlitz de l’autre. Lorsqu’à Rome le peuple vit les dépouilles ensanglantées de César, il renversa ses hypocrites oppresseurs. Français, Napoléon fut plus grand que César : il est l’emblème de la civilisation au dix-neuvième siècle.
« Fidèle aux maximes de l’empereur, je ne connais d’intérêts que les vôtres, d’autre gloire que celle d’être utile à la France et à l’humanité…
« J’ai voué mon existence à l’accomplissement d’une grande mission. Du rocher de Sainte-Hélène un regard du soleil mourant a passé sur mon âme ; je saurai garder ce feu sacré ; je saurai vaincre ou mourir pour la cause des peuples. »
Et dans sa proclamation à l’armée, il répétait encore : « Soldats français, quels que soient vos antécédents, venez tous vous ranger sous le drapeau tricolore régénéré : il est l’emblème de nos intérêts et de notre gloire. La patrie divisée, la liberté trahie, l’humanité souffrante, la gloire en deuil, comptent sur vous. Vous serez à la hauteur des destinées qui vous attendent. »