« La politique, ajoutait Napoléon III, doit s’élever au-dessus des préjugés étroits et mesquins d’un autre âge. L’empereur ne croit pas que la grandeur d’un pays dépende de l’affaiblissement des peuples qui l’entourent et ne voit de véritable équilibre que dans les vœux satisfaits des nations de l’Europe[28]. En cela il obéit à des convictions anciennes et aux traditions de sa race. Napoléon Ier avait prévu les changements qui s’opèrent aujourd’hui sur le continent européen. Il avait déposé le germe des nationalités nouvelles dans la péninsule en créant le royaume d’Italie ; en Allemagne, en faisant disparaître deux cent cinquante-trois États indépendants. »
[28] A cette théorie, en apparence généreuse, Proudhon objectait avec raison : Qui peut se flatter de jamais satisfaire ces vœux ? En posant le principe, vous rendez les nationalités insatiables. Toutes élèveront tour à tour leurs prétentions. Il n’y aura plus de tranquillité pour l’Europe ni pour le monde. Et Proudhon prophétisait que le principe des nationalités, prétendu humanitaire, ferait couler des torrents de sang en Pologne et dans les Balkans. (Voir sa brochure Si les traités de 1815 ont cessé d’exister, réponse au discours impérial d’Auxerre.)
Ainsi le « droit des peuples », dont la conception hantait déjà le prétendant de Strasbourg et de Boulogne, après avoir été la grande pensée de son règne, survivait à toutes les catastrophes. Le testament de Wilhelmshœhe répète le testament de Sainte-Hélène. Les deux Napoléons, dans l’exil et dans la défaite, cherchaient leur excuse et leur gloire dans leur fidélité aux principes révolutionnaires. L’oncle et le neveu, Napoléon le grand et Napoléon le petit, après avoir laissé la France meurtrie, envahie, diminuée, vantaient pourtant leur œuvre qui n’avait consisté qu’à « ennoblir les peuples, à dessouiller la Révolution et à raffermir les rois », — les rois des puissances rivales. Programme qui s’est malheureusement réalisé à la lettre ! C’est ainsi que se révèle, des origines jusqu’à la chute, des coups d’État jusqu’à l’abdication, l’unité de caractère des plus mauvais chefs qu’ait jamais eus la France. Le système napoléonien souffre toutes les appellations. On peut le nommer libéral, révolutionnaire, cosmopolite, humanitaire, idéaliste. L’Europe, — la vraie Europe, celle de l’équilibre et de l’ordre, — proteste qu’il n’a jamais été européen. Ses principes et ses conséquences funestes montrent assez qu’il n’eut rien de français.
Les alliances de 1870
Une grande question historique, posée par une imprudente parole de M. Émile Ollivier, a été agitée pendant la chaude saison de 1906. Pourquoi n’avons-nous pas eu d’alliances en 1870 ? Et toute une presse, d’ordinaire moins susceptible en fait de patriotisme, et où l’on n’a pas l’habitude d’entretenir le souvenir de la guerre fatale, répondait en s’appuyant sur l’autorité opportune de M. Émile Ollivier : « Nous n’avons pas eu d’alliances à cause de Rome. L’Autriche et l’Italie nous ont abandonnés à cause du jamais de Rouher. Le pouvoir temporel et la religion catholique ont coûté à la France l’Alsace-Lorraine et cinq milliards. »
La Gazette de Francfort a donné à ses lecteurs le secret de cette sensibilité patriotique et de ce zèle pour l’histoire, inconnus jusqu’ici dans la presse du gouvernement. « On ne pouvait, dit le journal allemand, rendre dans les circonstances présentes un meilleur service à l’anticléricalisme qu’en rappelant l’attention sur ces événements qui apportent une preuve saisissante du tort que l’ultramontanisme a déjà causé à la France. » L’anticléricalisme à masque patriotique devait en effet traiter comme un utile auxiliaire l’ancien ministre de l’Empire libéral qui lui rendait ce service. L’anticléricalisme devait profiter de cette occasion pour feindre un caractère national qui ne lui appartient pas.
M. Émile Ollivier a jadis défendu par une interprétation biblique son mot fameux du « cœur léger ». Est-ce avec la même légèreté que l’auteur de tant de discours et de livres sur l’Église et sur le Concordat a apporté ce secours aux auteurs de la séparation ? Toutes les déclarations que M. Ollivier a faites à des journalistes de Rome, de Vienne et de Paris, les commentaires et les polémiques qui ont suivi ces déclarations, n’arrivent pas à démontrer que la question du pouvoir temporel ait été la cause de notre isolement en 1870. Ces polémiques n’accusent pas l’« ultramontanisme ». Elles accusent, au contraire, les hommes d’État et les écrivains libéraux, et la politique étrangère de l’Empire inspirée et approuvée par eux.
D’après M. Émile Ollivier lui-même, la triplice projetée contre la Prusse, — France, Autriche, Italie, — n’eût pas été assez forte pour empêcher le désastre. On s’étonne dès lors que la question existe encore pour lui. Puis il affirme que cette alliance était défensive : or c’est la France qui a déclaré la guerre. Enfin, et c’est là qu’il faut voir la clef de toute l’affaire, il prétend que, la Prusse eût-elle commencé les hostilités, M. de Beust « eût trouvé le moyen de se dérober » et que Victor-Emmanuel, de son côté, en réclamant « le temps nécessaire » pour mettre ses troupes sur le pied de guerre, s’était assuré d’avance une échappatoire. Nous verrons tout à l’heure, en effet, que la question romaine, importante pour l’Italie, ne fut pour l’Autriche qu’un prétexte. Il est avéré que l’Autriche n’agit ni franchement ni loyalement dans toute cette affaire et il semble que M. de Beust, cet ancien ennemi de Bismarck, y ait préparé les voies au rapprochement des Habsbourg et des Hohenzollern et à la politique d’Andrassy. Mais à qui la faute ? Tous les documents, toutes les confessions le disent : c’est la défection de la France en 1866, c’est la neutralité de Napoléon III pendant la guerre allemande, neutralité inspirée par le principe du droit des peuples au même titre que l’intervention de 1859, qui acheva de nous aliéner ce qui nous restait de sympathies actives en Europe. Les Mémoires de M. de Beust ne sont assurément pas un monument de vérité. La fourbe à chaque instant s’y découvre. Le ministre de François-Joseph y semble avoir voulu préparer l’évolution de la politique autrichienne. Il se pose comme l’homme de transition qui, de Nikolsbourg, a conduit son pays à la Triplice. M. de Beust, dans ses Mémoires, se défend avec insistance d’avoir jamais été un ennemi de l’Allemagne ni un partisan de la France. Il se plaît à s’y peindre en victime de Bismarck et en ami sincère de la Prusse. La Triade, la guerre de 1866, les essais de revanche de Sadowa, les appels à l’intervention française, tout cela est atténué, relégué dans le demi-jour des erreurs de jeunesse et des tempi passati. Mais n’est-ce pas la politique et la diplomatie de Napoléon III qui avaient eu les premiers torts envers M. de Beust ? N’était-il pas suffisamment édifié par les événements de 1866 ? Quel autre à sa place, après une pareille expérience, n’eût pris en dégoût l’amitié française ? C’est sur cette amitié que reposait toute sa politique saxonne, ses plans de résistance de l’Allemagne du Sud à l’ambition et à l’hégémonie prussiennes. Sans la France, tout s’écroulait. Et c’est ce qui arriva par la neutralité de 1866. Abandonné, contre toute attente, par Napoléon III, Beust, à défaut de rancune, sentiment auquel un politique doit être inaccessible, éprouva au moins une de ces déceptions qui abolissent à jamais la confiance.
Jusqu’au dernier moment, Beust avait compté que Napoléon, éclairé par son intérêt propre, interviendrait sur le Rhin. Le lendemain de Sadowa, il arrivait à Paris, espérant, par son action personnelle et ses objurgations, vaincre l’apathie de l’empereur[29]. Beust rapporte qu’il représenta vainement à Napoléon III qu’il était encore temps d’éviter une faute irréparable ; qu’il suffisait de faire avancer sur le Rhin les cent mille hommes du camp de Châlons et d’envoyer sur les côtes de la Baltique l’escadre de la Manche pour que la face des choses fût changée. Napoléon III répondit à tout : « Nous ne sommes pas prêts. » Du côté de Drouin de Lhuys, qu’on disait partisan de l’intervention, Beust n’essuya encore que des refus. Il quitta Paris avec une désillusion cruelle. Il ne pouvait pas, quatre ans plus tard, l’avoir oubliée.
[29] On sait que la guerre faillit reprendre, pendant les négociations de Nikolsbourg qui suivirent Sadowa. L’Autriche refusait d’admettre l’entrée de la Saxe dans la confédération de l’Allemagne du Nord. Sur la seule menace d’une rupture des négociations, la Prusse transigea. Sa politique avait été d’accorder à ses ennemis une paix honorable et rapide, tant elle redoutait les conséquences d’une intervention française, tant il paraissait invraisemblable que cette intervention ne se fût pas produite.