On peut dire de la question des alliances de 1870 qu’elle est inexistante, en ce sens que c’est en 1866 que tout s’est décidé. C’est alors que tout fut perdu. C’est alors que l’occasion qui s’était présentée de venir au secours d’une coalition toute nouée contre la Prusse fut criminellement négligée. Lorsque vint l’échéance de 1870, tous ceux que nous avions abandonnés nous abandonnèrent à leur tour. Thiers parcourut vainement l’Europe pour solliciter des interventions, pareil aux Beust, aux Perglas, aux Dalwigk, qui vainement aussi avaient demandé à l’empereur de les aider contre la Prusse et qui ne comprenaient pas que le gouvernement français se refusât à voir son intérêt. Pour rester fidèle au principe des nationalités, pour ne pas compromettre l’unité italienne par des succès autrichiens, pour ne pas nuire à l’unité allemande par le relèvement des monarchies de l’Allemagne du Sud, Napoléon III avait alors repoussé les alliances sans compter. N’est-ce pas l’un des meilleurs observateurs de ces événements, Georges Rothan, qui a écrit dans son livre sur la Politique française en 1866 : « Au commencement de 1866, la confédération germanique, de mœurs si paisibles, ressemblait à un champ clos où tous les intérêts étaient aux prises et toutes les passions en ébullition. Les séances de la Diète se succédaient, orageuses et irritantes, les notes et les protocoles s’entre-croisaient, les ministres des petits États conféraient. Ce fut, pour l’activité et pour l’importance des cours de deuxième et de troisième ordre, un moment d’éclat qui ne devait pas avoir de lendemain. Ce furent aussi de beaux jours pour la diplomatie française. De quelles sollicitations n’était-elle pas l’objet ! Quelles confidences n’a-t-elle pas recueillies ! Si ses portefeuilles devaient s’ouvrir, on verrait quelles conversions le succès opère dans le langage et l’attitude des hommes. »

Trop tard ! Il était trop tard en 1870 pour avoir des alliances. Il était trop tard pour que Napoléon III pût réparer ses fautes. Nous avions laissé échapper toutes les occasions, découragé toutes les bonnes volontés, laissé les intérêts prendre une orientation nouvelle. La dépêche d’Ems surprit la France isolée dans une Europe transformée par le principe des nationalités et où Napoléon III ne trouva plus que des rancunes et des ambitions satisfaites. Garibaldi fut seul à protester contre l’ingratitude des peuples pour qui la France avait travaillé. Le geste était beau, mais on vit qu’il était plus aisé de conquérir la Sicile que de tenir tête à Manteuffel.


Les déclarations de M. Émile Ollivier ont ainsi pendant plusieurs mois alimenté la polémique anticléricale. Elles ont servi à répandre cette opinion que le pouvoir temporel des Papes a causé nos désastres de 1870, et que le catholicisme est directement responsable du sang versé et des provinces perdues. Ce qui revient à dire que ces malheurs nous fussent également arrivés par la faute de tout autre gouvernement, — la monarchie de Henri V par exemple, — semblablement intransigeant sur la question romaine, et qu’au contraire une politique libérale et franchement amie de l’unité italienne nous les eût certainement évités.

A cette contre-vérité, à cette atteinte au sens commun, il ne faut pourtant pas méconnaître que la confusion où tomba finalement la politique extérieure de Napoléon III apporte quelque vraisemblance. « A l’approche de l’heure décisive, dit très bien M. de la Gorce, l’historien du second Empire, la politique française se complique au point d’échapper à l’analyse. » Devant le péril soudain apparu, ce fut la déroute de tous les principes napoléoniens. On essaya de revenir à la politique de la tradition, qui était la politique du bon sens. Mais la réaction, déjà tardive, fut encore incomplète et maladroite. L’empereur, toujours attaché à ses chimères, entrait à contre-cœur et sans conviction dans des considérations nouvelles pour lui. Ses agents, ses ministres, formés à son école, servant depuis longtemps son système, exécutaient avec mollesse des ordres qui bouleversaient les manières de penser adoptées jusque-là. L’avènement de l’Empire libéral avait encore aggravé la confusion. Ce singulier régime qui, à ses débuts, était conservateur en France et libéral à l’étranger, abandonnait sa politique révolutionnaire au dehors au moment où il faisait dans le pays des concessions aux éléments libéraux. Il renversait la bascule et tâchait de satisfaire l’opinion de gauche par des réformes, tandis que par sa nouvelle politique étrangère il contentait l’opinion de droite. Que devenir entre les engagements pris, les attitudes adoptées, les habitudes acquises et les nécessités nouvelles qui s’imposaient tout à coup ? Le désordre qui régnait dans l’esprit et dans les conseils du souverain se traduisit par des incohérences, des fausses manœuvres, des maladresses. L’affolement augmentait de se sentir observé par un ennemi patient et de sang-froid. C’est alors que les dernières fautes furent commises.

On veut faire croire aujourd’hui qu’au prix de Rome nous aurions trouvé les alliances qui nous ont manqué. Cette thèse a pour elle le prince Napoléon qui est suspect, Beust qui savait mentir, et Rothan qui a pu se tromper[30]. Elle a été reprise au moment des déclarations de M. Ollivier par un professeur de la Sorbonne, M. Émile Bourgeois, l’auteur d’un célèbre Manuel historique de politique étrangère où tous nos apprentis diplomates et élèves-consuls préparent leurs examens. M. Émile Bourgeois a donné au journal le Temps, sur les alliances de 1870, une longue consultation complétée par un plus récent article de revue. Chose singulière, dès qu’on va au fond de ces études, on y découvre cette passion religieuse pour le droit des peuples et le principe des nationalités qui désarmait, sous l’Empire, l’opposition des libéraux et des révolutionnaires conscients. Loin de blâmer la politique napoléonienne, on répète que nous devions voir sans jalousie, que nous devions même aider jusqu’à leur développement intégral, l’unité italienne et l’unité allemande, ces deux sœurs cadettes de l’unité française. Toute autre vue eût été mesquine et indigne d’une grande nation. Et c’est d’ailleurs, ajoute-t-on, du jour où Napoléon III trahit cette politique libérale et généreuse, du jour où il tenta de s’opposer aux progrès de la Prusse et à l’ambition légitime de la maison de Savoie, que, par l’effet de la justice immanente, commencèrent pour lui et pour la France la décadence et les défaites.

[30] Et n’est-ce pas Rothan qui a écrit : « Le prince Napoléon ne méconnaissait pas la grande pensée qui avait présidé à son mariage ; c’était pour la cause italienne un auxiliaire convaincu et souvent passionné. »

Ainsi ce sont les illusions de Quinet, de Havin, de John Lemoinne, illusions qui furent aussi celles de Napoléon III et que l’on croyait jugées et condamnées par l’événement, que toute cette campagne réhabilite et remet en honneur. On ne nous dit même pas que revendiquer le Rhin, défendre Rome, interdire à jamais aux Hohenzollern de poser leur candidature au trône d’Espagne était une inconséquence après qu’on avait fait Magenta et Solférino, assisté inerte à Sadowa, prêté la main à l’avènement de Charles de Hohenzollern au trône de Roumanie. On reproche autre chose à Napoléon III : son vrai crime fut de s’arrêter dans la voie où il avait persisté, même une fois Sadowa accompli, et, après avoir bien mérité de la Révolution en prenant les armes en 1859 contre l’Autriche réactionnaire, en la laissant écraser en 1866 avec les antiques monarchies de l’Allemagne du Sud, de s’être conduit en hypocrite, en apostat et en traître du jour où il songea à la France et à l’intérêt français.

Loin de blâmer la participation de Napoléon III à l’unité italienne, les représentants des idées révolutionnaires l’accusent de ne pas avoir achevé son œuvre en abandonnant « Rome aux Romains ». L’erreur, l’erreur fondamentale, l’erreur sans nom fut pourtant de constituer un royaume uni, un ennemi possible, un rival certain, à l’endroit où le morcellement des territoires assurait à la fois notre influence et notre tranquillité. La campagne de 1859 ne fut même pas une de ces opérations inutiles et brillantes que l’on nommait autrefois guerres de magnificence. Ce fut une opération faite par nous contre nous-mêmes, un gaspillage de vies et de forces d’autant plus criminel que le sang français dépensé à Magenta et à Solférino ne servit qu’à préparer de plus grands deuils et de plus grandes tueries. Toutes les catastrophes futures se préparèrent sur ces champs de bataille où nos troupes versèrent le meilleur sang français pour les rêveries carbonaristes et les hallucinations du testament de Sainte-Hélène. Trente-cinq années d’entraînement, d’armement et de bonne administration sous les deux monarchies avaient donné à la France une armée magnifique. Tout cela fut employé contre la patrie. Tout cela se trouva gaspillé au profit de l’étranger lorsque vint l’heure où tant de ressources auraient dû servir. Dans cette malheureuse guerre d’Italie, nos soldats furent vainqueurs contre les intérêts de la France elle-même.

Deux hommes, en Europe, avaient prédit ce que l’Italie coûterait à la France. L’un était le vieux prince de Metternich, qui assistait avec tristesse au naufrage de son grand œuvre, l’ordre européen. « Napoléon III réussit », disait donc Metternich en 1858. « Il a encore de belles cartes dans son jeu. Mais il périra comme empereur révolutionnaire sur l’écueil italien. » Cependant Bismarck, voyant avec plaisir l’Empire commettre des fautes qui devaient profiter à la Prusse, disait en parodiant le mot de Voltaire : « Si l’Italie n’existait pas, il faudrait l’inventer. »