La question des alliances de 1870 ne se fût même pas posée si la France eût toujours et avec esprit de suite protégé le Saint-Siège, c’est-à-dire fait respecter le statut territorial de l’Italie et conservé, comme le conseillait Proudhon, au lieu de l’attaquer, l’ordre de choses si prudent, si tutélaire, créé en Italie par les traités de 1815. Les idées révolutionnaires et napoléoniennes portèrent le premier coup dans ce bel édifice. L’évidence de l’intérêt français, apparue à de rares grands esprits, ne se révéla que trop tard aux utopistes. Il n’était plus temps de bien faire. Et, même en faisant bien, l’Empire parut encore se tromper et ajouter des fautes nouvelles à ses fautes primitives. Mais que, dans ces conditions, l’occupation de Rome ait été le motif déterminant de notre isolement, et par conséquent de notre défaite en 1870, cela n’est même pas exact.
En ce qui concerne l’Italie, eussions-nous donné Rome à Victor-Emmanuel pour obtenir son concours, quelle sorte d’avantage pouvait-elle tirer d’une guerre avec l’Allemagne ? Et qui ne pressent qu’une fois en possession de la Ville, elle se fût dégagée de sa promesse d’alliance aussi aisément qu’elle le fit, en somme, aux premières nouvelles de nos défaites d’août, puisqu’on était déjà convenu d’un accord ? Qui peut se flatter de contraindre à se battre un peuple qui n’a ni goût ni intérêt à faire la guerre ? Et les partisans de la politique impériale ne seraient-ils pas fondés à prétendre qu’il était d’une suprême habileté de laisser irrésolue la question romaine, afin de déterminer Victor-Emmanuel à se joindre à nous dans l’espoir d’être récompensé plus tard, grâce à l’arbitrage de la France, par une transaction sans violence avec la Papauté ? Quand on nous aura dit la raison que l’Italie aurait eue, possédant la Ville, de faire la guerre à la Prusse, on pourra admettre que Rome ait perdu la France. Mais l’Italie de 1870 n’avait besoin que de sa capitale. Dès qu’elle l’eut, elle prouva que la reconnaissance est un facteur politique sur lequel il est prudent de ne pas compter. Répéterons-nous qu’il eût été plus simple de ne pas commencer par faire l’Italie ? Mais, aujourd’hui encore, les publicistes et les politiques de gauche tiennent pour incontestable et démontré que l’unité italienne était un événement favorable à la France, et que nous devions la soutenir jusqu’au bout.
Il tombe cependant sous le sens qu’ayant fait l’Italie contre l’Autriche, nous la faisions, par la force des choses, contre nous-mêmes. L’Autriche était notre alliée naturelle et désignée contre les progrès de la Prusse. Tout ce qui l’affaiblissait retombait sur la France. L’Autriche, qui a toujours su, par politique, accepter des situations pénibles, eût encore volontiers passé l’éponge sur les souvenirs de Magenta et de Solférino, sur l’amertume de l’abandon de 1866. Mais nous venions de créer contre elle une puissance qui avait toutes les ambitions de la jeunesse. L’Autriche se sentait déjà menacée, comme le constate le mémoire de M. Émile Bourgeois lui-même, dans le Tyrol, en Dalmatie, à Trieste. Son rôle en Italie était terminé depuis notre intervention. Elle n’était plus de force à se montrer énergique dans la question romaine, à soutenir le pouvoir temporel, seule pièce subsistante du système aboli des souverainetés italiennes. Elle courait au plus pressé et abandonnait le Saint-Siège, ayant d’abord ses frontières à défendre[31]. A qui la faute, sinon aux amis français de l’Italie une, acharnés à affaiblir une puissance catholique qui n’avait plus d’intérêts opposés à ceux de la France depuis qu’elle avait cessé d’être le premier État de l’Europe et de prétendre à l’hégémonie et à la domination ?
[31] Nous lisons, chez M. Émile Bourgeois encore, dans son Manuel historique de politique étrangère, tome III, p. 769 : « Pour sauver le Tyrol menacé par l’irrédentisme, François-Joseph avait accepté l’occupation de Rome. »
On croit répondre à tout en montrant les documents qui attestent que l’Autriche mettait pour condition à son alliance, en 1870, l’évacuation de Rome par les troupes françaises. On ne songe pas à nier cela, puisque les archives diplomatiques l’affirment. Encore s’agit-il de l’expliquer. Que l’on nous dise donc, ce que personne n’a fait jusqu’ici, l’intérêt que pouvait avoir le gouvernement autrichien à épouser la cause des anticléricaux et des révolutionnaires italiens. Pour quelle raison l’Autriche aurait-elle consenti à s’unir à la France à condition seulement que son ennemie de la veille, la Maison de Savoie, déjà agrandie à ses dépens, reçût encore ce cadeau sans égal : la Ville éternelle ? Il n’est pas possible d’attribuer à l’Autriche catholique un motif suffisant de se conduire en ennemie du Saint-Siège. Reste une hypothèse qui s’accorde avec tous les faits connus : c’est que l’Autriche, insuffisamment préparée à la guerre contre la Prusse, sachant la France aussi peu préparée qu’elle-même, choisit, pour échapper à la nécessité de faire une campagne dont elle prévoyait les résultats funestes, le prétexte le plus sûr. La France avait déclaré Rome intangible. Le gouvernement impérial avait dit « Jamais ». L’Autriche ne courait donc aucun risque en mettant comme condition à son alliance l’abandon par la France de ses engagements les plus solennels. Tous les documents, tous les témoignages connus, sont en faveur de cette hypothèse. On sait aujourd’hui que, durant les mois qui précédèrent la guerre, l’Autriche refusait constamment de donner satisfaction à Napoléon III qui réclamait d’elle des armements immédiats. Assagie par l’expérience de 1866, elle ne voulait engager la lutte qu’après avoir mis toutes les chances de succès de son côté. Or elle connaissait son infériorité par rapport aux institutions militaires de la Prusse. Elle connaissait aussi la nôtre. Le Temps a justement publié sur ce sujet un curieux témoignage du colonel Fix. Le colonel Fix, ancien aide de camp du général Jarras, se souvient qu’au moment où les diplomates nouaient ces négociations dont on nous fait aujourd’hui l’histoire, l’archiduc Albert vint en France afin de se rendre compte par ses yeux de la valeur de l’alliance proposée à l’empereur François-Joseph. Le colonel Fix se rappelle fort bien que l’impression du vainqueur de Custozza fut franchement mauvaise. On ne répondait que par des paroles vagues, et des affirmations de bonne volonté qui le satisfaisaient mal, aux interrogations de l’archiduc. Celui-ci trouvait une armée désorganisée et des approvisionnements affaiblis par l’expédition du Mexique. Il cherchait en vain cet organe du commandement et de la préparation à la guerre qui ne se trouve réalisé que par « un état-major général à compétence étendue et à influence prépondérante agissant sous l’impulsion d’un seul chef ». Le colonel Fix vit l’archiduc visitant le dépôt de la guerre. « C’était, dit-il, un homme à lunettes, de tournure simple et modeste, qu’on n’eût vraiment pas pris pour le vainqueur de Custozza. » L’archiduc, ajoute le colonel Fix, écoutait tout ce qu’on lui disait « d’un air poli, mais avec la figure d’un homme qui espérait voir quelque chose de plus intéressant et se trouve déçu. Plusieurs d’entre nous étaient présents. Nous nous sentîmes navrés, surtout moi. » Le colonel Fix eut donc sur le vif l’impression que l’Autriche nous refuserait son concours parce que nous n’étions pas nous-mêmes en mesure de lui apporter une aide d’une efficacité suffisante. C’est pourquoi il ajoute à son témoignage ce très exact commentaire : « Lorsque le grand homme de guerre rapporta à son gouvernement qu’il avait vu une armée réduite en nombre, insuffisamment préparée et dirigée, celui-ci préféra à l’essai dangereux d’une revanche désirée, le parti plus sûr d’une neutralité dont la sympathie apparente a toujours mérité d’être suspecte. Et ce fut là la cause déterminante et probablement unique de notre isolement. »
D’ailleurs, des communications nouvelles vinrent encore, pendant ces polémiques, détruire le roman d’une Autriche anticléricale. Le comte Fleury, fils de l’ancien ambassadeur de France à Saint-Pétersbourg en 1870, complétait des faits déjà rendus publics par son père. Le général Fleury avait pu constater de ses yeux que la Russie considérait qu’une guerre malheureuse pour la France lui apporterait sans coup férir la revanche de la guerre de Crimée. En effet, elle devait, au cours de nos défaites, dénoncer le traité de Paris. C’est pourquoi le tsar Alexandre et Gortschakoff avaient été tout à fait favorables à la Prusse dans les mois qui précédèrent la guerre. Ils étaient décidés, au cas où l’Autriche interviendrait, à intervenir eux-mêmes. L’intimidation russe, d’autant plus puissante que les liens entre Pétersbourg et Vienne étaient plus étroits, ne fut pas non plus sans peser sur la détermination de François-Joseph et de M. de Beust. Nous expiions ainsi une des erreurs de Napoléon III, une des fautes originelles de ce règne, d’un bout à l’autre absurde et funeste.
En même temps que ces témoignages français, arrivait au public celui d’un survivant des temps héroïques de l’indépendance italienne. Le général Türr, qui fut si souvent l’intermédiaire entre Victor-Emmanuel et Napoléon III, a rétracté, dans la Tribuna de Rome, l’opinion qu’il avait émise, il y a une trentaine d’années, sur la cause de l’isolement de la France en 1870. Alors il soutenait que Rome donnait l’explication de notre abandon et de notre défaite. Depuis, le général Türr paraît s’être rendu compte que c’est là non pas une thèse d’homme d’État ou d’historien, mais une thèse de polémiste. L’agence Havas résumait en ces termes les déclarations du général Türr : « Aujourd’hui, le général Türr dit que les intrigues de la Prusse et de l’Angleterre rendirent impossible l’alliance franco-austro-italienne. L’Angleterre fomenta l’affaire d’Aspromonte, la Prusse suscita l’affaire de Mentana pour créer un courant antifrançais en Italie. Il est regrettable que l’Italie n’ait pas aidé la France contre la Prusse en 1870 ; cela lui aurait évité la Triplice, dont elle ne tira aucun avantage qui en compensât les charges. » N’y a-t-il pas dans ce regret comme une sorte de désaveu de la politique anticléricale qui caractérisa la première manière de la nouvelle monarchie et un prolongement de cette politique, encore timide, sinon de réconciliation au moins de cessation d’hostilités, qui règne depuis quelques années entre le Quirinal et le Vatican ?
Enfin, une nouvelle communication de M. Émile Bourgeois lui-même apportait une preuve inédite et nouvelle en faveur de nos explications, qui sont celles du bon sens. Dans cette note, où M. Émile Bourgeois s’inscrit en faux contre certaines affirmations de M. de Gramont, il publie pour la première fois ce document important : une dépêche adressée à M. de Rémusat le 5 janvier 1873 par M. de Banneville, ambassadeur de France à Vienne[32]. On y lit entre autres choses :
[32] Revue du mois, 10 novembre 1906.