Personne n’ignore ici qu’en 1869 et au début de 1870 le ressentiment des événements de 1866 était très vivace dans le cœur de l’empereur François-Joseph et que, plus que lui encore, les princes de sa famille et beaucoup de patriotes autrichiens ne se résignaient pas à considérer comme définitives les conséquences de ces événements. La politique de M. de Bismarck, la persistance, le redoublement, l’activité des armements et les perfectionnements incessants de l’organisation militaire en Prusse en dehors des Chambres et du pays, trahissaient d’ailleurs des desseins bien arrêtés et la préméditation d’une nouvelle guerre. Il était naturel que la perspective d’événements nouveaux qui pouvaient modifier l’état de choses créé en Europe par ceux de 1866 fût envisagée à Vienne, non seulement sans préoccupation, mais avec une certaine complaisance et avec la pensée d’une revanche possible.

L’archiduc Albert fut en France, en 1870, le représentant le plus autorisé de cette pensée. On se flattait, l’occasion venue, si l’on ne triomphait de la résistance des ministres hongrois, d’en être quitte pour un changement de ministère et d’entraîner facilement la Hongrie où il existait des sympathies pour la France.

La guerre jugée inévitable, mais à une époque indéterminée et que l’on pouvait différer, fut précipitée contrairement aux prévisions, aux calculs et aux conseils de l’Autriche[33] qu’elle surprenait en état de préparation incomplète. Encore fallut-il nos premiers revers pour arrêter court ces velléités que notre précipitation et notre imprévoyance n’avaient pas entièrement découragées.

[33] Mais il y avait Bismarck qui voulait sa guerre, à son heure, qui n’entendait pas que ses adversaires fussent prêts et qui était résolu à les devancer. La dépêche d’Ems déjouait calculs, prévisions et conseils.

« Si au moins, me disait il y a deux jours M. de Beust, vous étiez entrés résolument et immédiatement en Allemagne, malgré l’insuffisance de vos forces et de vos préparatifs, tout pouvait changer pour nous comme pour les autres. »

Après les grandes défaites et les revers irrémédiables, après Sedan et Metz, à la fin de l’année il existait encore à Vienne un groupe d’hommes considérables parmi lesquels le ministre de la guerre d’alors et d’aujourd’hui, le général Kuhn, persistant à conseiller la marche militaire sur Berlin. « Une armée de 150.000 hommes, disait-il, y aurait suffi et au delà. » On aurait trouvé en Allemagne l’appoint de 300.000 prisonniers de guerre français, et quant à la Russie, on la tenait pour hors d’état de réaliser ses menaces.

Après ce document, ajouté à tant d’autres, n’est-on pas fondé à penser que l’Autriche n’a soulevé la question romaine que comme un moyen dilatoire ? Il était dangereux pour elle de faire une nouvelle guerre à la Prusse, en état de préparation incomplète, avec un allié également mal préparé, la France, et un autre allié à la fois peu sûr et sur lequel, au point de vue militaire, elle avait des raisons d’être édifiée. Si M. de Beust a deviné la suite des événements, on peut dire qu’il a été singulièrement bien inspiré en choisissant la question romaine comme prétexte de la neutralité autrichienne. Peut-être a-t-il jeté ce jour-là les bases de la Triple-Alliance : il contentait à la fois Bismarck en n’intervenant pas et Victor-Emmanuel en lui offrant Rome. Admettons que Napoléon III (ou un autre gouvernement à sa place) eût accepté l’évacuation de Rome contre le concours de l’Autriche. N’est-il pas évident que, par prudence, l’Autriche eût encore trouvé un autre prétexte pour se dérober ?

Il n’est pas à nier que la question romaine ait exercé son influence sur les événements de ces années fatales. Comment le nierait-on ? Mais a-t-elle eu un autre rôle que l’affaire du Luxembourg ou l’affaire des Duchés ? Elle ne fut, à la vérité, comme ces deux « affaires », qu’un prétexte, à défaut duquel il était aisé d’en trouver un autre. Les véritables responsabilités de 1870 ne sont pas là. Elles sont dans la politique napoléonienne, dans la politique du principe des nationalités approuvée par tous les hommes de gauche, approuvée aujourd’hui encore par les historiens républicains. Loin que le Saint-Siège ait causé nos revers, tout démontre que s’il avait été mieux défendu, avec plus de système et d’esprit de suite, nos destinées, comme celles de l’Europe, eussent radicalement changé. Une grande politique conservatrice, une politique de droite suivie avec un ferme dessein empêchait les transformations allemandes et italiennes, réparait les désastres du premier Napoléon, achevait l’œuvre de nos rois et l’effort de plusieurs siècles en donnant à la France ses frontières naturelles : Charles X est tombé au moment où il allait étendre le royaume sur la rive gauche du Rhin.

On n’arrivera pas à démontrer que les idées contre-révolutionnaires aient jamais nui à la France. Dans cette question des alliances de 1870 encore, à défaut des documents qui ne manquent même pas, le sens commun atteste que l’intérêt français, loin de lui être contraire, était solidaire de celui du Saint-Siège. On peut dire que si Rome était encore cité pontificale, le drapeau français flotterait encore à Strasbourg. Tant il est vrai que tout ce qui se fait contre le catholicisme se fait contre la France, — et réciproquement.

LES DIFFICULTÉS
DE
l’unité allemande

Si, au mois de janvier 1870, on avait annoncé à un homme d’État autrichien ou français qu’un an plus tard l’unité allemande serait chose faite, aurait-on seulement été pris au sérieux ? L’Allemagne était une poussière d’États et ces États venaient de se battre. Chacun avait ses habitudes, ses mœurs, ses besoins. Chacun avait des princes jaloux de leur indépendance et qui ne montraient qu’un goût modéré pour la médiatisation. Les populations détestaient généralement la Prusse, qui signifiait pour elles bureaucratie et caserne. En outre, les puissances voisines avaient un égal et même intérêt à perpétuer l’émiettement. Tout conspirait donc à laisser croupir l’Allemagne dans ce qu’un historien a nommé le « marais germanique ». Et cependant, en peu de mois, l’unité s’est faite, et sous sa forme définitive, celle qui dure encore à présent et qui paraît solide.

C’est un scandale pour la pensée. On ne peut s’empêcher, chaque fois qu’on revient sur ces événements, de refaire l’histoire. Et l’on reconnaît alors qu’entre toutes les choses qui ne devaient pas arriver, entre toutes les choses qu’on pouvait empêcher d’un mot, presque d’un signe, la constitution d’un Empire allemand était certainement la plus fragile. Et c’est ce dont un historien vient d’apporter encore la preuve en faisant l’exposé des difficultés de toute sorte que la Prusse rencontra jusqu’à la dernière heure[34]. C’est une curieuse page d’histoire et qui mérite d’être connue chez nous.

[34] Die Kæmpfe um Reichsverfassung und Kaiserthum 1870-71, von Dr Wilhelm Busch, Tübingen, 1906.