En 1866, après les défaites de l’Autriche et des alliés, le baron de Varnbüler, ministre des affaires étrangères du roi de Wurtemberg, s’écria : Væ victis ! C’était le mot de la situation. La Prusse bureaucratique et caporalisée, et pour cela haïe et redoutée des paisibles Allemands du Sud, eut désormais le prestige des plus forts et devint par ses victoires mêmes et la modération avec laquelle elle en usa, le fondé de pouvoirs du patriotisme allemand. On ne peut nier qu’un fort courant portait l’Allemagne vers l’unité, mais ce n’était pas un phénomène nouveau. Et il était si naturel, depuis si longtemps pressenti et redouté, que la politique des Empires voisins, et principalement celle de « l’ennemi héréditaire », avait jusque-là consisté à le détourner et à le diviser. C’est d’ailleurs une œuvre admirable que celle de Bismarck qui réussit à faire passer ce courant unitaire dans le moulin des Hohenzollern. Certes, après 1866, le sort en était jeté. Il eût fallu un immense effort pour conjurer ce qui devint l’inévitable après avoir été si longtemps l’improbable. Mais il aurait suffi de si peu pour changer les destinées de la France et de l’Europe, précisément avant cette date de 1866 ! Tout ce qui s’est passé en 1870 encore suffit à le montrer.

Durant les multiples négociations que Bismarck avait dû ouvrir avec les gouvernements particuliers dès qu’il avait été assuré du succès de ses armes en France, le chancelier se montra constamment soucieux, et incertain de la tournure que les choses allaient prendre. « Je suis dans une extrême inquiétude », avouait-il un jour devant ses familiers. « Nous nous balançons sur la pointe d’un paratonnerre. Si nous perdons l’équilibre que j’ai eu tant de peine à établir, nous sommes précipités. »

Cet équilibre, il faillit le perdre dix fois entre septembre 1870 et janvier 1871. Il faudrait un volume pour écrire l’histoire de ces intrigues et de ces tractations. Il en faudrait un autre, qui ne serait pas sans pittoresque, pour peindre ces cours, petites ou grandes, entre lesquelles se nouait la résistance contre la Prusse et l’unité. Quelles ruses, quelles flatteries, quelles menaces Bismarck ne dut-il pas employer pour amener les princes à faire le sacrifice d’une partie de leur souveraineté !

Plus encore que la Bavière, c’est peut-être le Wurtemberg qui inquiéta le chancelier. Déjà, au mois de juillet, lorsque, suivant les conditions du pacte fédéral, le prince Frédéric-Charles avait fait dans l’Allemagne du Sud sa tournée d’inspection militaire, il avait bien remarqué à Stuttgart, et noté dans son journal intime, l’attitude compassée et gênée du roi et de la reine. C’est peut-être en effet le roi de Wurtemberg qui souffrit le plus de la capitis deminutio que lui infligeait l’unité[35]. Louis de Bavière lui-même, si peu empressé qu’il se montrât, avait davantage de résignation. Surtout il manquait trop de volonté pour entreprendre d’échapper à l’enveloppement prussien. Sa tactique — ou plutôt celle de ses ministres — consista seulement à ne pas se laisser complètement « avaler » et à sauver le plus possible des apparences de la souveraineté. Mais jamais Louis II n’eût osé ce que fit seul le roi de Wurtemberg.

[35] M. de Gontaut-Biron raconte cette anecdote sur la réception du roi et de la reine de Wurtemberg à Berlin en 1872 : « C’était la première fois depuis la proclamation de l’Empire, qui avait converti en simples vassaux les souverains des États secondaires de l’Allemagne, que le roi et la reine de Wurtemberg venaient à Berlin. La reine Olga, sœur de l’empereur de Russie, ressentait plus profondément que son mari l’humiliation de sa nouvelle position. Droite sur son siège, parlant peu, sérieuse, des larmes silencieuses coulèrent par deux fois pendant le concert sur son noble et beau visage que les souffrances morales et physiques avait creusé avant l’âge. Russell fut le seul probablement à les voir, et c’est lui qui me l’a conté. » (Mon ambassade en Allemagne, p. 35.)

Le 11 novembre, les deux délégués wurtembergeois, Suckow et Mittnacht, recevaient à Versailles une dépêche du roi les rappelant à Stuttgart et leur faisant défense de poursuivre aucune négociation avant d’avoir reçu des instructions formelles et personnelles. « En apprenant cette nouvelle, dit l’historien, Bismarck affecta de rester serein, mais son inquiétude était grande. Ce coup porté contre lui à l’improviste, et dans l’instant où tout semblait fini, anéantissait son œuvre. Le marin sombrait sur un écueil caché au moment d’entrer au port. » Et, les jours qui suivirent, Bismarck, tant sa contrariété était vive et son bouleversement profond, changea d’humeur, finit même par tomber malade et par prendre le lit.

Le roi de Wurtemberg n’avait risqué une rupture qu’en se retranchant derrière le gouvernement bavarois. La Bavière, qui avait figure de puissance, et qui mieux est de puissance catholique et voisine de l’Autriche, pouvait, devait même, quelle que fût la timidité de son gouvernement, dicter ses conditions à la Prusse. Une intrigue sérieuse paraît avoir été nouée à ce moment-là entre Munich et Stuttgart. Car les exigences de la Bavière furent soutenues par ses plénipotentiaires avec plus d’énergie et d’insistance que jamais à partir de ce 11 novembre. L’historien allemand décrit ainsi la situation grave où Bismarck se trouvait à cette date :

Depuis que le Wurtemberg lui avait cassé dans la main, Bismarck se voyait dans la nécessité plus pressante que jamais de gagner la Bavière à quelque prix que ce fût. L’importance du télégramme de Stuttgart paraît plus considérable encore si l’on examine la situation générale qui devait obliger Bismarck à faire des avances à la Bavière.

Ce furent les semaines les plus remplies d’angoisse que le chancelier vécut devant Paris. L’arrêt des progrès du siège avait naturellement fait impression au dehors. Il semblait que le terme des victoires allemandes fût marqué. Au quartier général, le dissentiment entre partisans et non partisans du bombardement était tout à fait aigu. Et, en même temps qu’il était occupé à se débattre avec les envoyés bavarois, Bismarck devait circonvenir le roi Guillaume pour obtenir de lui l’ordre de poursuivre énergiquement les travaux du siège. A ces circonstances s’ajoutèrent encore les complications, si inopportunes pour lui que créait la dénonciation par la Russie du traité de Paris de 1856. C’est à ce moment que, dans les négociations de paix entamées avec Thiers, il laissait entrevoir la possibilité que l’Allemagne renonçât à l’annexion de Metz. Et c’est juste à ce moment que lui apparut la grandeur du danger que présentait la levée en masse et la résistance des provinces françaises. C’est le 9 novembre en effet qu’avait eu lieu la bataille de Coulmiers, première victoire indiscutée des armes françaises dans toute la campagne, et qui avait obligé von der Thann à reculer.

Mais, de toutes ces complications mêmes, de tous ces embarras de Bismarck, la France ne fut pas en état de profiter. Le chancelier s’aperçut que la fortune commençait à tourner. Il s’empressa de donner le coup de barre nécessaire. Avec des concessions à la Bavière, il savait que tout pouvait s’arranger. Il s’y résigna donc. Mieux valait laisser à la Bavière son armée, sa diplomatie, son timbre et le casque à chenille que de risquer de voir tout le Sud revenir sous l’influence autrichienne. Il ne tarda pas à recueillir le fruit de son sacrifice. La Bavière redevint traitable. Et, son assentiment acquis, les autres États, bon gré mal gré, suivirent.

Busch, le naïf et précieux confident de Bismarck, a décrit en ces termes la satisfaction de son chef lorsque fut enfin conclu l’arrangement avec les délégués du roi Louis :