Bismarck était né sous une bonne étoile. Tout, pour lui, finissait par tourner heureusement, même ce qui avait d’abord paru contrarier ses projets et arrêter sa carrière. Les accidents de sa jeunesse, ses revers de fortune, ses stages dans la magistrature et l’administration, sa vie monotone de gérant d’un médiocre domaine poméranien, lui avaient donné des hommes et des choses une expérience complète et une instruction pratique comme en reçoivent peu d’hommes d’État. A son tempérament, à son tour d’esprit naturel, les événements avaient ajouté tout le nécessaire pour faire de Bismarck un grand réaliste. C’est avec cette figure qu’il restera dans l’histoire. Il en avait déjà quelques traits au moment où il entra dans la vie politique de son pays. Il les affirma dès ses débuts.
Lorsque la Diète unie s’ouvrit solennellement à Berlin en 1847, Bismarck n’en faisait pas partie : simple membre suppléant de l’ordre équestre au Landtag de la province de Saxe, il n’avait pas été convoqué. Mais un député de son ordre étant tombé malade, ce fut à Otto de Bismarck-Schœnhausen que revint l’honneur de prendre sa place. Cet honneur, il le goûta d’abord médiocrement, et n’y vit même qu’un embarras. Il était sur le point de se marier ; il surveillait ses terres, et son premier mouvement fut de sacrifier la politique à l’amour et à l’intérêt. Mais son parti, qui le connaissait et l’appréciait, insista, tellement que Bismarck se décida à siéger à la Diète. Il vint s’asseoir sans hésiter à la droite la plus extrême.
Sa première impression fut nettement hostile au parlementarisme. « La séance d’aujourd’hui était ennuyeuse, écrivait-il un soir ; bavardages sans fin, répétitions, temps perdu. C’est étonnant quelle effronterie à parler les orateurs montrent, en raison de leurs capacités, et avec quel impudent amour-propre ils se hasardent à importuner une aussi grande assemblée de leurs creux discours. » Cependant il n’entendait pas les autres énoncer des opinions contraires aux siennes sans être violemment tenté de leur répondre. Il finit, lui aussi, par faire son discours. Un jour, l’indignation le fit bondir à la tribune. Un député libéral avait nié le caractère nationaliste de la grande renaissance de la Prusse en 1813. Tous les souvenirs d’enfance, toute l’éducation antinapoléonienne de Bismarck, lui revinrent à l’esprit. En phrases heurtées, saccadées, mais éloquentes, il exprima son indignation et traduisit son patriotisme. A mesure qu’il parlait, il s’aperçut en même temps qu’il n’était pas un véritable orateur, et qu’il réussissait à se faire entendre, à dominer son auditoire. Jusqu’à la fin de sa carrière politique, il conservera la manière de ses débuts, brusque et familière, mais en la perfectionnant peu à peu, en tirant même de ses défauts d’élocution des effets qui n’appartenaient qu’à lui.
Cet essai de la tribune servait encore à lui donner confiance en lui-même. L’audace du « hobereau fou », qui l’avait un moment abandonné dans cette Diète compassée, lui revient tout entière. Non moins entières et absolues sont ses idées. Il est désormais décidé à les défendre. C’est pour affirmer son nationalisme prussien qu’il est intervenu une première fois dans les débats parlementaires. La seconde, ce sera pour venir au secours de l’autorité monarchique. Les libéraux réclamaient la périodicité de la Diète. Une assemblée siégeant régulièrement, sans être convoquée par ordonnance royale, c’était un autre pouvoir reconnu auprès de celui du roi, c’était la monarchie altérée et diminuée. Bismarck, loyaliste et autoritaire, n’y pouvait point consentir. C’est pourquoi il protesta violemment contre la thèse des orateurs libéraux. Mais il ne s’attaqua pas avec moins d’énergie à une autre invention libérale, car ces inventions se succèdent selon une sorte de rite. La gauche avait donc imaginé d’affranchir les juifs, de leur donner l’égalité de droits, de leur accorder même l’accès à toutes les fonctions. « Je suis, déclara Bismarck, pétri de préjugés, je les ai sucés avec le lait maternel, et je ne réussirai pas à m’en défaire en les discutant, car si je me figure devant moi comme représentant de la Majesté sacrée du roi un juif auquel je devrais obéir, je dois confesser que je me sentirais profondément abaissé et humilié, et que je perdrais le sincère plaisir et l’espèce de point d’honneur avec lequel je tâche à présent de remplir mes devoirs envers l’État. »
Nationalisme, monarchisme, antisémitisme, telles étaient les causes pour lesquelles Bismarck avait tenté ses premières passes d’armes. Il faut avouer qu’il était apparu un peu comme un excentrique et un impulsif, et qu’il avait mis à défendre ses idées plus de sentimentalité que de politique. Le groupe des ultras le reconnut aussitôt pour son chef, et ce fut sans doute un peu pour cette raison. Cependant son caractère avait été apprécié en dehors du petit monde des hobereaux. « Je me suis fait beaucoup d’amis et beaucoup d’ennemis, écrivait-il à sa fiancée le 9 juin 1847, ceux-ci surtout dans la Diète et les premiers au dehors. Des gens qui ne me connaissaient pas, d’autres que je ne connaissais pas, m’accablent de prévenances, et je reçois surtout de bienveillantes poignées de mains inconnues. » D’ailleurs, il se rendait parfaitement compte que lui et ses amis avaient été battus à la Diète, battus à plates coutures. Il savait que ses idées étaient impopulaires, que son parti était une très petite minorité. Mais de pareilles considérations n’étaient point faites pour amener un homme de sa trempe à l’opinion contraire. Au surplus, la Diète dissoute, Bismarck se désintéressa quelque temps des affaires. Il venait d’épouser Mlle de Puttkamer. Et il acheva dans un voyage de noces sentimental l’année qu’il avait ouverte par des manifestations de loyalisme chevaleresque. C’est ainsi que le chancelier de fer lui-même eut ses faiblesses et ses attendrissements.
A peine était-il revenu d’Italie et avait-il repris sa vie de gentilhomme campagnard que la révolution de 1848 éclatait. On sait la violence qu’elle prit à Berlin. Les Hohenzollern faillirent y perdre leur couronne. En apprenant ce qui se passait dans la capitale, Bismarck, après avoir pris quelques mesures pour faire respecter l’ordre dans ses propriétés et chez ses paysans, se hâta d’aller offrir son dévouement à la personne du roi. Il voulait conseiller au souverain et à la cour une résistance énergique. Il avait raison, mais il le disait trop haut pour être écouté et pour plaire. Frédéric-Guillaume IV était un romanesque, un rêveur, un irrésolu. Il fut très touché et se souvint toujours de la fidélité que Bismarck lui avait montrée dans ces circonstances. Mais en même temps il craignit que le zèle de ce hobereau ultra-réactionnaire ne fût compromettant. Bismarck à Berlin s’agitait beaucoup en effet. Il allait et venait, exhortant les officiers, secouant les généraux, formant des plans de conspiration. Tout le Dumas et le Walter Scott qu’il avait lus dans les veillées de Schœnhausen lui revenaient certainement à l’esprit. Il se faisait jacobite et chouan. A la fin, le général Hedermann dut menacer Bismarck d’une immédiate arrestation pour crime de haute trahison. Bismarck « n’eut qu’à rejoindre son castel, déçu, navré, furieux ».
Il y avait de quoi. Si Bismarck avait déjà de grandes ambitions, il pouvait croire qu’il avait compromis son avenir par excès de zèle. Quelques mois après les terribles journées de mars lorsque le calme commença à renaître, le nom de Bismarck fut proposé au roi pour une combinaison ministérielle. En face du nom de son meilleur serviteur, le souverain écrivit cette note un peu narquoise : « Ne pourra être ministre que si la baïonnette doit être maîtresse absolue ». Mais l’ironie n’était pas de force à désarmer Bismarck. De nouvelles élections avaient lieu en janvier 1849. Il s’y porta, sans faire la moindre concession aux temps ni aux circonstances. Ce fut au contraire l’occasion qu’il choisit de reformer avec quelques amis une droite extrême, absolument « pure de toute souillure révolutionnaire ». Aucune transaction avec la Révolution, intégrité de la couronne, lutte contre les abus des récentes libertés : tel était ce programme, plus royaliste que celui du roi. C’est pourtant sur ce programme presque paradoxal qu’il se fit élire. Sa hardiesse, sa brutalité, ses coups de boutoir, avaient plu aux électeurs autant que sa force de conviction et sa confiance en lui-même. Les élections, du reste, n’avaient guère été favorables aux amis de Bismarck. Son petit groupe intransigeant arrivait fort restreint à l’assemblée. Quelques timides et quelques faibles en gémissaient. Bismarck voyait plus loin et montrait un plus clairvoyant optimisme : « Nous n’avons pas encore vaincu, déclarait-il, mais nous avons attaqué, et c’est le principal ; la victoire doit encore venir, mais elle viendra. »
Ce sont de vraies paroles d’homme d’action. Au contact de la vie, à mesure que lui venait l’expérience, Bismarck en effet dépouillait tout doucement sa sensiblerie provinciale. Il conservait intégralement ses convictions, mais comprenait qu’il les servait mal en se satisfaisant de les affirmer par des cris pittoresques et violents. Déjà il commençait à fréquenter les groupes politiques les moins proches du sien. « Il trouvait ses coreligionnaires de la droite gens vertueux mais gourmés et ennuyeux, et préférait causer amicalement avec les députés de gauche, plus vivants et personnels. Ses adversaires le tenaient pour un gaillard qui a le diable au corps, mais plaisant par l’originalité de ses saillies, son franc caractère, ses allures de bon garçon. »
Pour être complet sur cette période de préparation de Bismarck, il faut encore mentionner deux faits où s’annonce sa politique de l’avenir.
C’est en 1849 qu’il a formulé sa première grande vue politique. Alors l’idée de l’unité allemande hante plus que jamais les esprits. Toutes sortes de tentatives et de propositions sont faites pour constituer un État germanique. Il semble qu’à Berlin on soit prêt à se laisser séduire par les offres qui viennent de Francfort et du Sud. Mais Bismarck en devine le danger. Il veut l’unité, certes. Il est patriote allemand. Mais, à ce moment, il est d’abord patriote prussien, car il sait que l’unité ne sera solide que si elle est faite par et pour la Prusse. Sous l’affectation de son particularisme prussien, tel est le vrai sens des discours qu’il prononce à cette date contre le projet de fédération. « Notre peuple, s’écriait-il, n’éprouve nullement le besoin de voir son royaume prussien se dissoudre dans cette fermentation corrompue de la licence allemande du Sud. Sa fidélité ne s’attache pas à une présidence fédérale qui n’est qu’une feuille de papier ni à un conseil de souverains où la Prusse n’a que le sixième des voix. Elle s’attache à notre vivante et libre royauté, au roi de Prusse, à l’héritier de ses pères. Ce que veut le peuple, nous le voulons tous. Nous voulons que l’Aigle prussien étende son vol protecteur et domine depuis Memel jusqu’au Donnersberg. Mais nous voulons le voir libre, non pas enchaîné par une nouvelle Diète de Ratisbonne, non pas avec les ailes rognées par la serpe égalisatrice de Francfort, serpe qui n’est devenue un instrument de paix qu’à la réunion de Gotha, tandis que quelques semaines auparavant, à Francfort, elle était brandie comme une arme menaçante contre le prussianisme et contre les ordonnances de notre roi. »