Bismarck avait raison de conseiller à la monarchie prussienne de ne pas se presser. Il entrevoyait déjà la campagne de 1866, celle peut-être de 1870 : l’Unité réalisée en toute sécurité, d’une manière durable et au profit de la Prusse en écartant l’Autriche, en subjuguant l’Allemagne du Sud et en abaissant la France.
Quant à la France, dont il avait conservé la haine, il commençait à la bien connaître. Il venait d’observer les convulsions qui avaient suivi la révolution de février. Il portait déjà sur notre pays le jugement qui déterminera son intervention dans nos affaires intérieures après 1871. Le 21 septembre 1849, Bismarck combattait à la tribune une proposition de la gauche qui tendait à établir définitivement le régime parlementaire en Prusse, en accordant au Parlement le droit de refuser les impôts. Vous invoquez, disait-il à ses adversaires, l’exemple de certains peuples qui ont inscrit ce « progrès » dans leurs institutions. Or « l’exemple de la France, patrie de toutes ces théories, n’est pas très séduisant. Et je ne vois réellement rien dans sa situation actuelle qui nous engage à mettre sur notre corps vigoureux et sain la tunique de Nessus des théoriciens politiques français. » C’est le même homme qui, vingt-cinq ans plus tard, travaillera à remettre cette tunique sur nos épaules.
II
LA FORMATION DES IDÉES BISMARCKIENNES.
Il y a dans la vie de Bismarck une période difficile à suivre parce que les événements historiques auxquels il se trouva mêlé sont alors d’une confusion extrême. Il faudrait des pages et des pages pour débrouiller à peu près l’état de la question allemande au milieu du dix-neuvième siècle. La vérité est que les contemporains ne voyaient pas ce qui en sortirait ni comment on en sortirait. Tous les principes et tous les hommes, toutes les Constitutions et tous les Parlements, s’usaient à mettre de l’ordre dans ce chaos. La Révolution n’avait pas pu et la Sainte-Alliance n’avait pas voulu. Les traditionalistes y avaient épuisé leurs souvenirs historiques et les légistes leurs subtilités juridiques. Le libéralisme avait en vain espéré que son souffle ferait naître l’unité du chaos féodal. Chaque année était marquée par la faillite d’une solution nouvelle. Les ministres étaient morts à la tâche ou bien avaient perdu leur portefeuille. Les autres prenaient tout doucement le parti d’éterniser les choses et d’y vivre le plus agréablement possible. Les diplomates étaient contraints de se rassembler à tout instant. Ils cherchaient à donner du charme à ces rencontres et à corriger la sévérité de leurs congrès par les plaisirs de la vie mondaine. Ce fut, dans la carrière, l’école de toute une génération élégante et sceptique. On cita longtemps la Diète de Francfort, sa douceur de vivre, l’impertinence, les déshabillés et les conquêtes du comte de Thun.
C’est cette période-là, qui va de 1850 à 1855, que Bismarck mit à profit pour l’élaboration définitive de ses idées politiques. Cette période, remarquons-le, est celle où l’Empire, rétabli en France, commet ses primitives erreurs — la guerre de Crimée — et amorce toute une série de fautes. La formation du plan de Bismarck coïncide d’une manière remarquable avec les premiers actes qui devaient révéler à l’observateur attentif ce que le régime impérial allait faire de la France.
Bismarck approche alors de la quarantaine. Il est en possession de toutes ses forces et de toutes ses facultés. C’est alors qu’il devient vraiment lui-même. C’est ce moment qu’il choisit pour accomplir la plus intéressante des évolutions. Jusque-là, Otto de Schœnhausen-Bismarck n’avait été qu’un fidèle serviteur de la monarchie prussienne, mais en hobereau ultra-réactionnaire, en parlementaire d’extrême droite, en homme de la camarilla rétrograde de Berlin, en politicien de classe et de parti. Il ne reniera rien de ses principes politiques, mais il ne les suivra plus dans le même esprit. C’est l’intérêt prussien tout seul qu’il aura désormais en vue, non pas l’intérêt de sa caste. Sa méthode, son intelligence réaliste, font sortir, du vieux fonds des idées particularistes et conservatrices, une politique nationale nouvelle.
Déjà, malgré son intransigeance, Bismarck avait fait entrevoir cette évolution dans les assemblées où il avait figuré depuis 1847. Elle se précisa à l’assemblée d’Olmütz. C’est là qu’au nom de la droite et du parti gouvernemental il eut la lourde tâche de défendre et d’expliquer la politique de Manteuffel, son échec, la soumission de la Prusse à l’Autriche dans la question des duchés et l’affaire de Hesse. Dans un discours qui ménageait à la fois le passé et l’avenir, Bismarck ne craignit pas de mettre sur le même pied l’honneur du pays et son intérêt. Le loyalisme envers son souverain, hautement proclamé, lui permettait d’affirmer qu’il n’y avait pas de honte pour la Prusse à remettre l’épée au fourreau du moment que son roi en avait ainsi décidé pour le bien public. Appuyé sur son légitimisme, Bismarck examinait librement les raisons qu’un État moderne peut avoir de faire une grande guerre. Et il prononçait ces paroles où le « chancelier de fer » est déjà tout entier : « L’unique base saine et salutaire pour un grand État, et c’est par là qu’il se distingue essentiellement d’un petit État, c’est l’égoïsme politique et non pas le goût romantique, — et il n’est pas digne d’un grand État de se battre pour une cause qui n’est pas inhérente à son propre intérêt… Malheur à l’homme d’État qui ne trouve pas pour faire la guerre une raison qui soit encore aussi valable après la guerre ! »
Les parlementaires à qui s’adressait Bismarck s’imaginaient que le hobereau ne parlait ainsi que par passion de partisan, que s’il refusait de combattre l’Autriche, c’était par fidélité aux principes de la Sainte-Alliance. Mais Bismarck voyait déjà les choses sous un angle différent. S’il consentait à se servir encore et du langage et du programme de son parti, son regard s’étendait plus loin. Il se laissait applaudir ou interrompre avec la même indifférence. Le président de la seconde Chambre, Simson, un juif libéral, faisait rire le centre et la gauche aux dépens du chevau-léger poméranien. « L’honorable député de Brandebourg, disait-il aimablement, a des idées originales qui n’éclairent peut-être pas mais qui tout au moins égayent la Chambre. » A quoi Bismarck ne répondait que par une tranquille profession de mépris pour le système parlementaire. Un jour, rappelé au « respect de la Constitution », il réplique d’un ton de maître, — le ton qu’il aura de 1862 à 1866 dans son grand conflit avec la Chambre : « Je vous remets en mémoire que le jour où nous sommes est l’anniversaire de la révolution française, 24 février 1848. C’est une date qui nous rappellera toujours comment le régime parlementaire, pourvu des armes les plus puissantes et n’ayant à combattre que de bien faibles forces, n’en a pas moins fait, aux yeux de l’Europe, un fiasco si éclatant qu’il lui sera difficile de se relever jamais de cette chute. »
C’est à la veille de quitter le monde et la mécanique parlementaires que Bismarck prononçait ces paroles. Manteuffel, le ministre des affaires étrangères de Prusse, l’avait remarqué, avait apprécié au cours de leurs entretiens son rude bon sens et sa force de volonté en même temps que son loyalisme à toute épreuve. Les puissances autonomes d’Allemagne envoyaient alors à Francfort des délégués qui constituaient le gouvernement impossible, introuvable, d’un pays qui aspirait à l’unité tout en redoutant de perdre ses particularités et ses traditions, un pays qui était las de l’anarchie et impatient de l’ordre.
Arrivé à Francfort comme conseiller de légation, Bismarck ne tarda pas à entrer en conflit avec son chef. On lui donna raison et il fut bientôt nommé délégué prussien. C’était, ni plus ni moins, la première des ambassades du roi de Prusse. Bismarck réalisait ainsi le vœu de sa mère, l’ambition de sa première jeunesse. Il entrait, et par la plus grande porte, dans la diplomatie.