Ainsi, ce qui fut battu à Iéna, c’est un pouvoir royal affaibli, une aristocratie séparatiste, un tiers état libéral. Les idées de la Révolution, comme le disait fort bien Godefroy Cavaignac, « ne préparent point à une action énergique ». Les hommes qui, après Iéna, entreprirent le relèvement de la Prusse réagirent en effet contre ces idées. Ce n’est pas sur les Droits de l’Homme, mais sur l’institution monarchique qu’ils songèrent à s’appuyer. Tout le mouvement politique et intellectuel qui suivit Iéna, finit par entraîner l’Allemagne entière, et aboutit à la formation de l’Empire, ne fut certes pas réactionnaire. La réaction, c’était la féodalité ennemie de l’unité nationale. Mais ce mouvement ne participa pas davantage de la Révolution ni de ses idées. Il réussit parce qu’il avait l’intérêt national pour guide et une dynastie pour instrument.

Voilà non pas la seule, mais la plus forte leçon d’Iéna, où plutôt la grande leçon de toute l’histoire de Prusse. Mais il faudrait un livre pour la développer.

III
LA PRUSSE EN 1806.

Au lendemain d’Iéna et d’Auerstædt, Napoléon, deux fois vainqueur de la Prusse, frémissait de l’impatience d’arriver à Berlin. Les historiens disent que jamais il ne se montra plus fier d’une victoire ni plus orgueilleux d’afficher son triomphe. A Vienne même, il eut un langage moins dur et moins hautain, il fut moins théâtral et ne songea pas à jouer au César. De toutes les capitales où il fit son entrée, Berlin fut la seule où il tint à étaler sa gloire et sa force. Il se plut, dans des proclamations et des lettres fameuses, à insulter l’ennemi qu’il venait d’abattre. Il faisait sentir à ses soldats et au peuple français tout le prix d’une victoire qui vengeait à la fois Rosbach et le manifeste du duc de Brunswick. Celui-ci, grièvement blessé à Auerstædt, faisait demander à Napoléon d’épargner sa famille et ses sujets. — « Qu’aurait à dire, » répondit l’empereur aux ambassadeurs du duc, « qu’aurait à dire celui qui vous envoie si je faisais subir à la ville de Brunswick la subversion dont il menaçait, il y quinze ans, la capitale du grand peuple auquel je commande ? »

C’est à Berlin surtout, et dans cette campagne de Prusse, que Napoléon Ier prit le langage et l’attitude de soldat de la Révolution, tant il avait conscience que c’étaient les idées révolutionnaires qui agissaient et paraissaient dans toutes les phases de ce grand conflit.

Thiers lui-même, ce froid annaliste, si peu curieux des idées et si peu soucieux des causes, n’a pu s’empêcher de remarquer ce qu’a de saisissant l’entrée du soldat qui représentait la Révolution armée, dans les États du roi philosophe, de ce grand Frédéric qui avait si imprudemment allié à sa politique réaliste le goût de l’Encyclopédie. Thiers écrit donc ceci :

« Napoléon arriva le 24 octobre au soir à Potsdam. Aussitôt il se mit à visiter la retraite du grand capitaine, du grand roi qui s’appelait le philosophe de Sans-Souci, et avec quelque raison, car il semblait porter le poids de l’épée et du sceptre avec une indifférence railleuse, se moquant de toutes les cours de l’Europe, on oserait même ajouter de ses peuples s’il n’avait mis tant de soin à les bien gouverner. Napoléon parcourut le grand et le petit palais de Potsdam, se fit montrer les œuvres de Frédéric, toutes chargées des notes de Voltaire, chercha dans sa bibliothèque à reconnaître de quelles lectures se nourrissait ce grand esprit, puis alla voir dans l’église de Potsdam le modeste réduit où repose le fondateur de la Prusse… Frédéric et Napoléon se rencontraient ici d’une manière bien étrange ! Le roi philosophe, qui, sans qu’il s’en doutât, s’était fait du haut du trône l’un des promoteurs de la Révolution française, couché maintenant dans son cercueil, recevait la visite du général de cette Révolution, devenu empereur, conquérant de Berlin et de Potsdam ! Le vainqueur de Rosbach recevait la visite du vainqueur d’Iéna ! Quel spectacle ! Malheureusement ces retours de la fortune n’étaient pas les derniers. »

Thiers indique ici, approximativement au moins, la philosophie et les causes profondes des grands événements qu’il raconte. Dans la mesure où, du fait de l’engouement de Frédéric II, les idées révolutionnaires avaient pénétré le peuple prussien, elles avaient exercé leurs dommages ordinaires, préparé comme toujours la désorganisation et la défaite. Mais lorsque la Prusse se ressaisit, lorsqu’appuyée sur sa dynastie nationale et rejetant ce que les patriotes appelaient les « mensonges français », elle travailla à son relèvement et à son indépendance, c’est elle qui l’emporta sur la politique insensée du « général de la Révolution » et finit même par avoir raison du génie militaire de Napoléon et de la bravoure de nos armées. L’histoire ainsi expliquée et d’une manière aussi sommaire ressemble un peu trop peut-être à la morale en action, où les méchants sont punis et les bons récompensés. Mais il faut bien constater que les choses se sont ainsi passées et que les mêmes erreurs ont entraîné les mêmes châtiments. Il faut bien constater encore que les « retours de la fortune » dont parle Thiers s’expliquent ainsi et non d’aucune autre sorte.

C’est un fait que la période que les Allemands appellent la période de l’Aufklærung, de la « diffusion des lumières », c’est-à-dire de l’engouement pour les idées de l’Encyclopédie et de Rousseau, pour les principes libéraux et égalitaires, avait complètement démoralisé la Prusse. Il manquait à Frédéric II de croire à la véritable influence de cette philosophie dont il s’amusait, sans d’ailleurs en appliquer jamais les préceptes. Ce jeu faillit compromettre toute son œuvre, ruiner sa monarchie et anéantir l’État prussien si péniblement constitué morceau à morceau, pièce à pièce, par ses tenaces et ambitieux souverains.

On put s’apercevoir des ravages qu’avaient exercés les idées nouvelles quand, après Iéna, les troupes françaises envahirent la Prusse. Les forteresses tombaient sans coup férir aux mains de nos soldats ; des centaines de prisonniers se laissaient garder par quelques hommes ; les autorités, la population, accueillaient l’envahisseur avec sympathie, presque avec empressement. N’était-on pas citoyens du monde ? La guerre n’était-elle pas chose abominable ? En attendant que les contributions militaires et la tyrannie de son administration rendissent son joug insupportable, Napoléon était acclamé par les vaincus. Les détails abondent sur la manière enthousiaste dont il fut accueilli à Berlin. Voici une page de Godefroy Cavaignac, dans sa Formation de la Prusse contemporaine, qui suffit à tout faire comprendre :