Dans une partie de la société de Berlin, l’influence des idées françaises du dix-huitième siècle paraissait avoir effacé jusqu’au sentiment de la nationalité. Il semblait que l’on vît déjà se former autour de l’occupation française un parti français, qui n’avait du reste qu’à continuer après Iéna les traditions de Lombard, de ceux qui avaient dirigé jusqu’alors la politique prussienne…

Les défections ne se comptaient plus. L’école littéraire allemande en offrait déjà d’éclatants exemples. Hégel assistait dans l’indifférence à l’effondrement de sa patrie et personnifiait en Napoléon l’« âme du monde ». Le revirement le plus bruyant fut celui de Jean de Müller. Le grand historien, si répandu dans la société berlinoise, l’adversaire passionné de la domination française, qui avait rédigé quelques semaines auparavant le mémoire adressé à Frédéric-Guillaume III pour lui conseiller plus d’énergie, se laissait séduire par quelques attentions de Daru et par un entretien avec Napoléon. Il allait passer au service du roi Jérôme.

Mais ce qui dut rassurer l’empereur, plus encore que ces exemples éclatants et qui n’étaient pas nouveaux pour lui, de l’absence de tout sentiment national en Allemagne, ce fut la facilité avec laquelle les fonctionnaires prussiens, ayant à leur tête le ministre von Angern, lui prêtèrent le serment qu’il exigeait d’eux : « Je jure, y était-il dit, d’exercer avec la plus grande loyauté le pouvoir qui m’est confié par S. M. l’empereur des Français et roi d’Italie, et de l’employer exclusivement au maintien de l’ordre et de la tranquillité publique, de contribuer de toutes mes forces à l’exécution des mesures qui me seront prescrites pour le service de l’armée française, et de n’entretenir ni correspondance ni communication aucune avec les ennemis de celle-ci. Que Dieu me soit en aide ! »

L’ennemi, c’était le gouvernement national, et cependant personne ne refusa le serment.

Il y a peu de cas, dans l’histoire, d’une nation qui se soit aussi complètement abandonnée, qui ait aussi peu réagi après la défaite. Il ne faut pas oublier le prestige qui s’attachait alors en Allemagne à tout ce qui était français. La France représentait la civilisation, les lumières et l’art. Elle tenait la première place dans la vie intellectuelle et politique des peuples. Il se passa en Prusse ce que nous avons déjà vu à Weimar, et avec Hegel et Jean de Müller ce que nous avons constaté pour Gœthe : la déférence et l’admiration pour les Français primèrent tout. Napoléon recueillait ainsi le fruit de deux cents ans de politique capétienne. Il n’en devait profiter que pour commettre cette imprudence d’éveiller le sentiment national allemand.

Qu’il dormait bien, en 1806, ce sentiment national ! Il était dans les limbes. Même dans la Prusse militaire et frédéricienne, le patriotisme était singulièrement assoupi. Les bourgeois de Berlin portaient à l’envi l’uniforme français de la garde nationale et leur zèle était si grand qu’on dut faire défense de le revêtir sans droit. Après tout, Frédéric II parlait et écrivait en français. Il avait fondé à Berlin une académie française. Le conseil le plus écouté de Frédéric-Guillaume III, Lombard, était français d’origine. Tout cela avait préparé les capitulations.

La Prusse livrée à elle-même, la Prusse comme nation était finie. Elle avait abdiqué son indépendance. Elle avait presque renoncé à elle-même. Les rares patriotes passionnés et prêts à risquer leur vie pour chasser l’étranger se heurtèrent, comme le major Schill, à l’indifférence générale. On les laissa fusiller sans protestation. La Prusse semblait perdue et résignée à son démembrement et à sa fin. Que lui restait-il d’où pût lui venir le salut ? Sa monarchie et la politique de Napoléon.

On ne peut pas dire que Frédéric-Guillaume III fût un grand roi ni un monarque national. L’histoire de son règne est instructive mais non pas belle. Pénétré autant que ses sujets des idées pacifistes, convaincu que, par des concessions et d’habiles diplomaties, on évite toutes les « affaires » et tous les dangers, Frédéric-Guillaume III fit preuve, en face de Napoléon, d’une humilité et d’une timidité qui ne devaient pourtant pas empêcher Iéna. Il est certain que le roi de Prusse fait mauvaise figure dans l’histoire. Sa faiblesse de caractère, sa médiocre intelligence, les lacunes de son esprit et de son cœur, ne s’accordaient que trop bien avec les tendances de ses sujets. C’est lui, cependant, c’est sa maison et l’institution qu’il représentait, qui formaient le seul point d’appui et de résistance. Si faible, si timide, si irrésolu qu’il se montrât, Frédéric-Guillaume n’allait pourtant pas jusqu’à accepter l’idée de son suicide. L’instinct de vivre, l’intérêt vital et immédiat, l’emportèrent sur son naturel indolent. Ce ne fut jamais sans luttes qu’il se décida à renvoyer ses conseillers pour en prendre de plus énergiques, à adopter une attitude plus ferme en face des vainqueurs. Toute la famille royale, éclairée par son propre intérêt, avec la reine Louise, brave et clairvoyante, à sa tête, poussait le roi à sortir de son inertie, à adopter une politique plus nationale. C’est ainsi que, à force de concessions à son adversaire, Frédéric-Guillaume III en venait à une abdication presque complète quand il se ressaisit, et, dans le fameux conseil d’Osterode, le 21 novembre 1806 (date historique pour la Prusse), il décida de repousser les nouvelles exigences de Napoléon. Tous les historiens qui ont raconté cet événement ont dû reconnaître que c’est l’institution monarchique qui a sauvé la Prusse, l’instinct de conservation dynastique qui a dicté la résolution d’Osterode. Ranke a tout expliqué en écrivant à ce sujet : « A coup sûr, Frédéric-Guillaume III ne peut être comparé ni au grand Électeur ni au grand Frédéric, ces deux héros. Mais devant ces propositions de Napoléon, l’instinct de la maison de Brandebourg se réveilla en lui. » La médiocrité et les défauts de Frédéric-Guillaume III n’étaient pas irrémédiables. Frédéric-Guillaume lui-même n’était pas éternel. La maison dont il était le chef et qui devait durer plus que lui le commandait. Réduit à autant de territoire, ou à peu près, qu’en eut jadis le roi de Bourges, le roi de Prusse, dans sa misère, retrouva la force de s’opposer aux dernières exigences du vainqueur. Contraint et forcé sans doute, et sous la pression des événements, il fera quand même son devoir de roi. C’est autour de lui que se grouperont les rares patriotes qui restent encore en Prusse. C’est avec lui que les Hardenberg, les Stein, les Scharnhorst, referont leur patrie. Quelle admirable leçon politique !

APPENDICES

APPENDICE PREMIER
Conseils de Bismarck à un Français.

Mgr Vallet a donné dans le Correspondant du 10 mars 1905 le récit d’une conversation qu’il eut l’heureuse chance de tenir avec Bismarck dans l’été de 1879, au cours d’une saison à Gastein, — une ville d’eaux où le sort de l’Europe moderne a été agité et décidé plus d’une fois pendant le XIXe siècle. Bismarck préparait alors un changement de front dans sa politique religieuse. Il méditait de cesser le Kulturkampf et de s’accorder avec Rome, et il n’était pas fâché que le hasard de sa villégiature lui donnât l’occasion d’exposer ses intentions et ses idées devant un ecclésiastique dont la dignité l’assurait que ses paroles seraient comprises et rapportées en haut lieu. Bismarck, parlant de choses et d’autres, de l’état de l’Europe, des tendances de l’Allemagne, de l’avenir de la France, déclara tout à coup, avec cette brusquerie qui lui était propre, à son interlocuteur qui venait de prononcer le nom de la République :

Pour faire quelque chose la France, a besoin d’un gouvernement stable ; il lui faut une monarchie… Moi, si j’étais Français, je serais carliste.

— Carliste, pour le comte de Chambord ?

— Oui, oui, c’est ce que je veux dire : légitimiste. Il faut toujours défendre la Monarchie légitime.

Mgr Vallet redit ces paroles telles qu’il les avait entendues, et notées dès la conclusion de l’entretien, afin de les faire connaître à Rome. On y retrouve la voix, la pensée même de Bismarck. Quelle admirable contre-épreuve ! Nous avions appris déjà, par Bismarck lui-même, par ses affirmations et ses explications non déguisées, qu’il avait jugé meilleur pour l’intérêt prussien que la France demeurât en République. Mais il savait aussi se placer au point de vue de l’intérêt français, lui dont toute l’activité était au service de l’intérêt allemand. Et ce point de vue-là était complémentaire de l’autre. Bismarck avait vu si juste pour le bien de son pays et de son œuvre, il avait si profondément calculé et comparé les avantages que lui vaudrait une démocratie dans la France vaincue, il y avait donné la main avec une telle réflexion et une si nette conscience, qu’il était capable de l’effort d’abstraction nécessaire pour se mettre, si l’on veut bien pardonner l’expression, dans la peau des Français et avouer que leur intérêt voulait juste le contraire de ce qu’ils avaient adopté sous sa contrainte. Le mot célèbre du duc de Broglie accompagne et commente à merveille celui que rapporte Mgr Vallet : « Puisque M. de Bismarck trouve que la République est une si bonne chose, que ne la prend-il pour son pays ? »