— Ce mystère m’échappe, répondit Thorane. Il n’était rien arrivé de mémorable ni même d’important pendant mon séjour à Francfort… Au reste, je n’ai plus entendu parler de cette ville ni de la famille chez laquelle j’étais logé, le service du roi m’ayant appelé aux Indes où je suis mort.
Il m’était devenu naturel de causer avec un spectre de si bonne compagnie, en sorte que ces paroles ne m’étonnèrent pas. J’entrepris de continuer la conversation avec Thorane et je lui demandai s’il n’avait pas souvenir d’un jeune garçon qui animait la maison du Hirschgraben.
— En vérité, oui, je me le rappelle, s’écria Thorane. C’était un enfant aimable et qui regardait droit dans les yeux. Une fois, à la suite de je ne sais quelle espièglerie, je le chassai de ma chambre. Mais nous faisions très bon ménage. J’observais même que, pour un âge si tendre, il disait des choses fines et sensées lorsqu’il se mêlait à la conversation avec les peintres de la ville à qui je commandais des sujets de décoration pour mon château de Grasse.
— Ce jeune garçon, dis-je à mon tour, est devenu plus tard un des plus grands écrivains des temps modernes. Sans que vous l’ayez su, votre passage à Francfort a eu une influence profonde sur la formation de son génie. Par vous, et sans que vous vous en fussiez douté, il a été initié à la politesse française, à la littérature et aux arts de la France. Devenu vieux, il a écrit ses mémoires. Vous y êtes, et votre figure s’y détache avec un tel relief que, dès que vous êtes entré ici, j’ai cru que je vous connaissais déjà. Jean Wolfgang a vu et représenté en vous l’incarnation du soldat français, qui impose le respect, sans morgue ni brutalité, et qui, rien que par sa manière d’être, attire la sympathie. Votre séjour à Francfort a certainement contribué à donner à l’intelligence de Gœthe ce tour universel, et à son œuvre ce caractère si humain qu’un autre militaire français, un très grand capitaine, a pu lui dire un jour : « Vous êtes un homme, monsieur Gœthe », ce qui est, en effet, un compliment extraordinaire.
Thorane m’avait écouté avec attention. Et il me répondit avec sa gravité courtoise :
— Je suis heureux que ce jeune Gœthe ait gardé de moi un souvenir favorable et qu’il en reste une trace dans ses écrits. D’ailleurs, j’avais remarqué à Francfort qu’il suivait avec passion les comédies et les tragédies parisiennes que jouait notre théâtre. Il s’était même pris d’amitié pour un petit Français du nom de Derosnes. En général, Français et Allemands s’entendaient fort bien. Quoique nous fussions là par suite d’événements de guerre, nous n’étions nullement en guerre avec les habitants. Je ne suis pas étonné d’apprendre que notre séjour a eu de bons effets sur les esprits et sur les arts. Et je suis sûr que, dans l’avenir, d’autres Thorane formeront d’autres Gœthe…
Comme il disait ces mots, la sonnerie du téléphone retentit. Et ainsi qu’elle était venue, l’ombre du XVIIIe siècle s’évanouit par enchantement.
TABLE DES MATIÈRES
| Le Dialogue de Pierre et de Paul | ||
I. | — La Famille Gobemouche | |
II. | — L’Enterrement civil | |
III. | — La Visite de Thorane | |
Paris. — Typ. Ph. Renouard, 19, rue des Saints-Pères. — 56942.