— Le comte de Thorane, dit-il en se présentant avec politesse.
A ces mots, je tressaillis et, ne sachant plus si j’étais dans la réalité ou dans le rêve :
— Le comte de Thorane ? m’écriai-je. Thorane de Grasse en Provence ? Le Thorane de Gœthe, alors ? Car je n’en connais aucun autre.
— Je suis de Grasse, en effet, me répondit-il. Et ce nom de Gœthe me dit quelque chose. C’est un nom d’Allemagne qui se rattache évidemment aux souvenirs de ma vie. Puisque vous l’avez prononcé tout de suite, vous voyez bien que j’ai eu raison de vous dire que nos pensées s’étaient rencontrées.
Si troublé que je fusse, je ne pus m’empêcher d’être frappé par l’expression étrange dont mon visiteur s’était servi. Que le nom de Gœthe « lui dît quelque chose », cette façon de parler aurait été risible si je n’avais eu le sentiment d’être entré dans le fantastique. Mais les manières de l’apparition (car c’était une apparition, je commençais à n’en plus douter) étaient si nobles qu’elles ne permettaient pas la raillerie.
— Du moment que vous êtes le comte de Thorane, repris-je, il est vrai qu’avec d’autres figures célèbres de la littérature et de l’histoire je vous évoquais tout à l’heure, un moment avant que vous fussiez ici…
J’allais ajouter : « En chair et en os », mais je poursuivis :
— Entre mon ami qui est en ce moment à l’armée du Rhin, et vous, il s’était établi un rapprochement dans mon esprit. Mon ami me disait comment il se comportait chez ses hôtes rhénans, et je vous revoyais dans l’illustre maison du Hirschgraben, à Francfort, en l’an de grâce 1759.
— Je ne sais pas ce que cette maison peut avoir d’illustre, répondit Thorane. Mais je me la rappelle à présent fort bien. C’était une habitation assez confortable, décorée avec un certain goût. Je revois encore les gravures italiennes qui ornaient une des salles. Le propriétaire était un bourgeois estimable, mais un peu bourru, et qui n’aimait guère les Français. J’ai lieu de penser, pourtant, qu’il n’a pas conservé de mauvais sentiments pour moi. Il m’avait même remercié, un jour, parce que j’évitais d’épingler mes cartes sur les murs où une tapisserie neuve venait d’être posée. Il se serait appelé Gœthe, ou un nom approchant de celui que vous avez prononcé tout à l’heure, que je n’en serais pas surpris.
— Il s’appelait Gœthe, fis-je avec vivacité. Et, depuis, ce nom a passé à la postérité et le vôtre avec lui.