L’enterrement de M. Larive passa inaperçu. Le juge de paix déclara que le défunt « n’était pas à la page ». Quant aux âmes simples, elles ne furent même pas scandalisées. Lorsque le corps, rapidement conduit au cimetière, traversa le bourg, quelqu’un demanda :
— Pour tchi qui s’est pas fait enterrer comme les aut’gens ?
Et j’entendis une Cotentinoise, fraîche et gaie comme l’avait été Dlaïde, qui répondait :
— Cé pt’êt’bi paçqu’il avait l’dos pointu.
III
LA VISITE DE THORANE
Ce jour-là, j’avais reçu des nouvelles d’un de mes amis, officier supérieur à l’armée d’occupation. Il me racontait sa vie aux provinces du Rhin. Sa lettre était arrivée dans l’après-midi, et, après l’avoir lue au coin du feu, quand les flammes dessinaient déjà sur le mur des ombres fantastiques, je me laissais aller à une rêverie où j’évoquais à mon tour, avec des vers de Henri Heine et des pages de Gœthe, mes promenades récentes et anciennes au pays rhénan.
Je ne sais depuis combien de temps j’étais perdu dans mes souvenirs, lorsque, sans que j’eusse entendu ouvrir la porte, je vis un homme de haute taille et qui me sembla bizarrement vêtu. La nuit tombait. Ma chambre n’était plus éclairée que par la lueur des bûches. L’homme, qui me parut long et maigre, se tenait silencieux devant moi. Bientôt, mes yeux s’habituant à la pénombre, je distinguai que le mystérieux visiteur portait une épée au côté, sur la tête une perruque courte, et qu’il était vêtu, autant que je pouvais en juger, d’un habit bleu de roi, dont les basques étaient retroussées et attachées par des boutons d’argent. Son aspect était à la fois mondain et militaire et il tenait sous son bras avec une fière élégance une sorte de tricorne galonné.
C’est à peu près ainsi qu’on voit le maréchal de Saxe dans une pièce fameuse qui est au répertoire de la Comédie-Française. Sans doute, j’avais chez moi un gentilhomme soldat du XVIIIe siècle. Je cherchais de quelle façon j’allais accueillir cette figure de théâtre lorsque, le premier, d’une voix grave, l’inconnu m’adressa la parole.
— Vous étiez en train de rêver d’Allemagne, me dit-il. Moi aussi, quand je repasse les souvenirs de mon existence, il m’arrive de penser au temps où j’ai vécu dans ce pays-là. J’ai tenu garnison, jadis, à Francfort. Et je ne sais quelle force mystérieuse me pousse encore parfois du côté de cette vieille ville et de ceux qui s’y intéressent. Il m’a semblé que vos idées rencontraient les miennes et que, tout à l’heure, vous aviez songé à moi. Pardonnez-moi donc d’être entré chez vous sans façon.
Pendant ce singulier discours, les flammes du foyer s’étaient réveillées. Elles éclairaient le visiteur. J’observais son attitude à la fois aisée et digne, son visage marqué de petite vérole, ses yeux noirs et ardents, et une réminiscence montait à mon esprit. Lui-même, d’ailleurs, se chargea de me tirer d’embarras.