Et, de nouveau, des années passèrent. Et M. Larive commença à devenir bien vieux. Sa bosse était toujours légendaire. Sa haine des curés aussi. Mais l’histoire de son enterrement civil s’éloignait. Il en avait trop parlé et il ne finissait pas de mourir. Et puis, les esprits changeaient. Il était venu un pharmacien qui, de temps en temps, allait à la messe, ce qui, de mémoire d’homme, ne s’était vu. Sans doute, le nouveau vétérinaire tenait bon. Pour le notaire, qui avait acheté, avec l’étude, la bibliothèque de ses prédécesseurs, s’il ne lisait pas Voltaire et Rousseau plus qu’eux, il persistait à se dire voltairien. Mais il l’entendait en ce sens que, si l’incrédulité est inoffensive chez les notaires, il faut de la religion pour le peuple et qu’au point de vue de la propriété et de l’ordre social, les prêtres ont du bon.

Lorsqu’il se promenait avec Dos-Dièse, après avoir parlé terre et placements, la discussion ne manquait jamais de prendre le même cours.

— Voyez-vous, disait le notaire, il faut aller doucement. Ces idées socialistes sont bien dangereuses. Après tout, le clergé a plutôt une bonne influence.

— Dites tout de suite, répliquait le bossu, que vous voulez nous ramener la dîme.

— Mais, M. Larive, quand vous recevez vos fermages, est-ce que ce n’est pas aussi une dîme ?

Dos-Dièse n’aimait pas penser à ces choses ni à d’autres qui le dérangeaient. Cependant un jour vint où l’on commença à parler d’une guerre possible. M. Larive en restait toujours à Rome et à la Congrégation. Même il déshérita un de ses neveux qui s’était permis de dire devant lui qu’il était plus facile de faire la guerre aux curés que de la faire aux Prussiens. Et bientôt, ce fut l’invasion, la plus terrible de toutes les guerres. Dans le bourg, chaque semaine, arrivait une nouvelle funèbre et les cloches sonnaient le glas. Lorsque tant de beaux jeunes gens mouraient, qui se souciait de savoir comment serait enterré un vieux bossu ? Le vétérinaire lui-même finit par perdre patience.

— Quand on lui parle du communiqué, il répond par les jésuites. Décidément Dos-Dièse radote.

Ainsi avait marché le temps.


Je suis revenu cet été à X… et j’ai pu voir enterrer M. Larive. L’enterrement a été civil : ses dernières volontés, qui dataient de 1857, étaient formelles. Quelques jours plus tôt, à X…, comme dans toutes les villes et villages de France, on avait rendu hommage aux soldats morts pour la patrie. Et tout le bourg, jusqu’aux fonctionnaires, était venu à l’église. En sortant, le receveur de l’enregistrement avait avoué à sa femme que le Dies iræ « lui faisait quelque chose ».