Son premier voyage à Paris fut justement pour assister aux obsèques du chansonnier. Au milieu d’une grande affluence de curieux, il vit le cercueil de Béranger conduit au cimetière sans prêtre et sans croix. Ce fut pour le bossu un trait de lumière.

— Et moi aussi, dit-il, je serai enterré comme l’illustre Béranger. Moi aussi, je donnerai l’exemple. En voyant passer mes cendres dépourvues de l’appareil de la superstition, mes concitoyens seront étonnés. L’obscurantisme reculera. Au fond de nos campagnes, se lèveront la liberté et le progrès.

Le bossu agita ces pensées pendant son retour. Il tenait sa vengeance posthume contre la divinité, Dlaïde et le beau gars qui portait la bannière aux processions. Toutefois, l’enthousiasme de M. Dos-Dièse n’allait pas jusqu’à désirer de mourir tout de suite pour que son enterrement eût lieu plus tôt. Quoiqu’il fût de frêle apparence, il devait vivre encore bien longtemps. Le ciel le combla d’années. Et c’est justement ce qui fit qu’il n’eut pas la satisfaction d’outre-tombe sur laquelle il avait compté.


La résolution qu’avait prise le bossu, contempteur de la Providence, ne tarda pas à être connue, tant il mettait de provocation à la publier. A elle seule, elle était un scandale. Dans ces campagnes attachées à la religion, il n’y avait jamais eu d’enterrement civil. Même au temps de la Terreur, il s’était trouvé des prêtres insermentés pour administrer les agonisants, car on avait chouanné dans le pays. En claironnant son projet, M. Larive fit sensation. Les anticléricaux du bourg savaient bien qu’eux-mêmes, avant d’aller à leur dernière demeure, passeraient par l’église. Ils se fortifiaient dans l’incroyance par le défi de leur chef. Car M. Larive, qu’on avait sujet de croire affilié à la maçonnerie, était le chef incontesté de l’anticléricalisme dans le canton.

Des années s’écoulèrent. Des générations grandirent. Dans le bourg, beaucoup d’hommes et de femmes moururent… Le bossu vivait toujours. Était-ce sa bosse qui le conservait, ou la Providence le ménageait-elle pour des fins mystérieuses ? Mais, à chaque « inhumation », on répétait, en apercevant le sourire diabolique de Dos-Dièse :

— Quand il mourra, celui-là, ce sera un enterrement civil.

Et quelques-uns prononçaient ces mots avec une joie impie, mais la plupart avec horreur.

Et pendant ce temps aussi, plusieurs curés se succédèrent. Les uns, au pied de la croix et des autels, priaient pour sa conversion et le salut de son âme. Les autres, armés pour la lutte et la controverse, réfutaient et condamnaient ses doctrines pernicieuses. Mais tous sentaient que ce pécheur était endurci, qu’il n’y avait pas d’espoir qu’il vînt à résipiscence, et, au fond de leur cœur, ils redoutaient le jour où il ne mourrait que pour donner l’exemple de l’impénitence finale aggravée d’un scandale inouï.

Lorsque les institutions et les lois de laïcité apprirent au bossu que son parti triomphait, il n’eut pas de modération dans la victoire. Il craignit seulement — tant la vanité des hommes est puissante — que son idée ne fût prise par un autre et que, jusque dans la mort, le pouvoir ne trouvât des courtisans. Or, il y avait, à Paris, bien des enterrements civils illustres, celui de Gambetta, celui de Victor Hugo. Mais, dans le bourg, les anticléricaux eux-mêmes, une fois au linceul, continuaient à recevoir la bénédiction de l’Église.