La disgrâce la plus sensible de M. Dos-Dièse lui vint du projet qu’il forma, un peu après l’élection du prince-président, de prendre femme. A la vérité, il avait bien choisi. Adélaïde, ou, comme on dit dans le Cotentin, Dlaïde était droite comme un I et ses joues étaient fraîches comme un pommier en fleurs. C’était une simple paysanne mais habile au ménage, au soin des bêtes et de la laiterie. Et sa parole rustique avait du bon sens et de la gaîté.
Sa mère fut flattée de la demande de M. Larive, parce qu’elle considéra que le bossu avait du bien. Mais, au premier mot de mariage, Dlaïde éclata de rire. Elle affirma que, sa bosse fût-elle tout en or, elle ne voulait pas d’un homme qu’avait l’dos pointu et la goule démise, c’est-à-dire la bouche plus haute d’un côté que de l’autre. Car il est juste d’ajouter que M. Larive offrait un visage étrangement tordu sur des épaules inharmonieuses. En vain fut-il représenté à Dlaïde qu’elle roulerait carrosse.
— J’aime mieux la voiture à Gringore, répliquait-elle.
Et la voiture à Gringore, en Normandie, est celle qu’on prend avec ses deux jambes.
Le sort du soupirant fut scellé le jour où Dlaïde eut dit, d’un accent décisif : « Je ne veux pas d’un mari dans les cendres. » O merveilleuses beautés de notre langue lorsqu’elle est parlée selon son génie naturel ! Un mari dans les cendres, c’est un mari sans jeunesse et sans vigueur, grelottant dans sa cheminée… Villon, Rabelais, La Fontaine eussent recueilli comme des diamants les mots naïfs et puissants de Dlaïde.
Le rival heureux de M. Dos-Dièse fut un gars solide qui, aux processions, portait la bannière. De ce jour, le bossu jura une haine sans fin au ciel, à Rome et à son curé.
Il faut aller aujourd’hui dans des provinces reculées pour découvrir le type de l’anticlérical de vieille roche, tel qu’il existait sous Charles X. M. Combes, lorsqu’il était président du Conseil et qu’il donnait à dîner, parlait à ses voisines de table de « la Congrégation ». M. Athanase Larive était de cette école.
En ce temps-là, d’ailleurs, l’anticléricalisme passait pour une hardiesse, une élégance, et même pour une nouveauté, comme s’il y avait jamais rien de neuf. La plupart des bourgeois, et pas mal de châtelains se piquaient d’être des esprits forts. Entre le notaire, qui faisait semblant de lire le Voltaire et le Rousseau dont s’ornait sa bibliothèque, le médecin, qui était matérialiste, et le pharmacien, d’après lequel Flaubert aurait pu peindre son célèbre personnage, M. Larive se distinguait par son ardeur et son âpreté. Auprès de lui, tous étaient des tièdes. Et tous avaient des femmes qui, plus ou moins, allaient à la messe et voulaient le baptême pour leurs enfants. Mais le bossu était farouche et solitaire. Il raillait ses amis de leurs faiblesses. Aux cérémonies, il les retenait sous le porche de l’église, dont il ne passait jamais le seuil, s’agît-il de marier ou d’enterrer ses propres parents. Or, en lui-même, il méditait une manifestation plus éclatante de son impiété, et telle que le scandale en retentît sur tout le canton.
Ces choses se passaient il y a plus de soixante années, sous le règne de l’élu du peuple, Napoléon III, pour lequel M. Dos-Dièse avait voté avec des millions de Français. Il n’avait pas voulu de Lamartine, parce que ses poèmes parlaient de Dieu et sentaient la sacristie, ni du général Cavaignac, qui passait pour le candidat des calotins. Et puis, M. Dos-Dièse était un peu bonapartiste, en haine des Bourbons d’abord et parce que sa littérature se résumait en Béranger dont il savait les chansons contre les jésuites, les curés, les bedeaux et même les sonneurs.