Mais elle ne craignait pas plus la pauvreté, le travail et la peine qu’elle n’avait craint l’hôpital, et c’est pourquoi elle répondit :

— La France aussi a sa fortune à refaire. Pourtant les Français ont confiance en elle. Nous aurons confiance comme eux.

Ainsi s’avoua leur amour. Mais, une fois, Guy lui avait raconté l’histoire de sa famille, par manière de plaisanterie. Et il reprit en rougissant :

— Si seulement je pouvais donner à mes enfants un nom moins ridicule.

— Oh ! dit-elle, la seule chose que je n’aurais pas voulue, c’eût été de m’appeler Apfelblum ou Schweinhans. Tous les noms de chez nous sont beaux, et il y aura encore des Gobemouche. Mais nous leur apprendrons à ne pas l’être comme leurs ancêtres l’ont été.

II
L’ENTERREMENT CIVIL

Quand j’ai connu M. Athanase Larive, il était déjà bien vieux. On aurait dit qu’il était tordu comme un cep de vigne s’il n’avait vécu au pays du cidre. Mettons qu’il ressemblait à un pommier antique et moussu, courbé vers la terre à force d’avoir porté le poids de ses pommes.

M. Larive était bossu, bossu autant qu’on peut l’être. Sous le règne de Louis-Philippe, le receveur de l’enregistrement qui avait la manie des calembours et dont la femme jouait du piano, avait donné au jeune Athanase le surnom de « dos dièse ». Le sobriquet en était resté au bossu, dont la colonne vertébrale piquait le ciel suivant l’angle capricieux de la note chère à Beethoven. A trois lieues à la ronde, M. Larive était connu sous le nom de Dos-Dièse, bien que la connaissance de la musique ne soit pas le fort des fermières et des herbagers.

C’est peut-être parce qu’il avait été frappé dans sa stature et raillé par le receveur de l’enregistrement que M. Larive en voulait à la Providence. L’amertume rongeait son cœur. Pourtant, si elle l’avait planté de travers, la Providence ne s’était pas montrée avare de tous ses biens. M. Larive était un bourgeois à son aise. Il avait de la terre, du vin dans sa cave et, après celle du notaire, sa maison était la plus belle du bourg.

Ces faveurs de la fortune ne le consolaient pas de sa bosse. Il montrait le poing au ciel en l’accusant de ses malheurs. Il se réjouissait d’être sacrilège lorsqu’il appelait la divinité, comme il l’avait entendu autrefois d’un vieux sans-culotte : « Le brigand qui est là-haut. » En cela, M. Dos-Dièse tombait dans l’hérésie de Marcion qui, au IIe siècle de notre ère, prêchait mensongèrement aux fidèles des églises de Syrie l’existence d’un dieu malfaisant, injuste et cruel. Vers l’époque de la guerre de Crimée, le vénérable curé doyen dénonça, du haut de la chaire, M. Larive comme marcionite. Mais M. Larive se vantait de ne pas aller au prône. Au surplus, il n’avait jamais entendu parler de Marcion qui, lui-même, après tout, était peut-être bossu.