De quoi parlions-nous dans ce lieu que vous n’avez pas oublié plus que moi ? Je tenais des propos légers, et, comme vous dites souvent, impies. En vérité, je blasphémais les Muses. Je m’étonnais (vous connaissant encore mal) de « votre goût fâcheux pour certains sommets » auxquels je préférais les « coteaux modérés ». Je risquais un éloge impertinent de l’ironie chez les poètes et vous me répondiez avec un enthousiasme grave par l’apologie du haut lyrisme. Malgré les pensées ingénieuses dont vous l’orniez, le pauvre Paul n’avait pas l’avantage. Et, à la fin, vous écrasiez ainsi le triste amant de la muse pédestre :

La prose est l’expression naturelle du monde qui n’est probablement qu’une vaste ironie. Mais, en poésie, nous faisons (ou nous voyons faire) tout autre chose que le monde. Nous fixons le meilleur de nous-mêmes au-dessus de nous. Comment y aurait-il place dans le poème, qui est l’acte par excellence, pour le signe évident et le souvenir de tous nos malheurs, œuvre naturelle, inhumaine et dans laquelle nous ne sommes pour rien ? Non, non, c’est l’ironie qu’il en faut bannir avant tout. Elle est la terre. Et la poésie, c’est le ciel. Aimez-vous le ciel, ami Paul ?

— Vous ne me répondez pas ? Vous faites la moue indécise ou réprobative, peut-être ?… Vos yeux m’interrogent ? Quoi !… Vous me demandez si j’aime le ciel des poètes ? Non. Je ne l’aime pas. Car, en vérité, je l’adore.

Je n’ai perdu la mémoire ni de ce dialogue ni de cette leçon. J’en ai toujours gardé le sentiment d’une sorte d’indignité. Ma sécheresse native a sa pudeur. Laissez-moi vous dire que j’en rougis devant vous et c’est peut-être pour cela qu’il n’est pas tout à fait faux de m’appeler votre disciple. Et vous comprenez maintenant, si vous ne l’aviez déjà compris, pourquoi j’ai tant tardé à inscrire votre nom en tête de livres que leur imperfection n’empêche pas de vous devoir à peu près tout. Vous me pardonnerez encore de vous offrir celui-ci. Il ne pousse pas d’autres fleurs dans mon aride jardin.

Si la faute en est à quelqu’un, ce n’est pas à vous. D’ailleurs sais-je à qui ? Étant ainsi fait, m’en prendrai-je à mon esprit, à mon sang ou à ma terre ? Il y a quelque chose de rude dans cette Ile-de-France dont le ciel (nul n’en a parlé mieux que vous) est pourtant gris, même quand il est « gris perle ». Mais vous m’avez révélé une poésie méridionale, que je regarde comme un domaine inaccessible autour duquel l’homme du Nord peut seulement tourner. Les premières fois que je l’approchai, j’en eus comme une ivresse de la raison.

Je pense depuis longtemps qu’on vous connaît mal et même qu’on ne vous connaît pas du tout. J’ai lu sur vous beaucoup de pages : aucune ne m’a satisfait. Aucune n’a dit l’essence de votre pensée. Henri Rambaud la pénètre, mais je ne sais s’il est paresseux ou s’il désespère de la rendre : il n’en finit pas de donner à la Revue Universelle l’article qu’il m’a promis. Vous ne cachez pourtant pas votre secret. Vous l’avez dit en vers et en prose. Vous en livrez la clef quand vous répétez : « Ce qui m’étonne, ce n’est pas le désordre, c’est l’ordre. » Mais je crois que vous n’êtes pas entendu. C’est à ces moments d’intense clarté qu’il semble qu’on cesse de vous suivre.

De là l’étrange reproche qu’on adresse à vos doctrines et surtout à vos doctrines littéraires. On les accuse d’être desséchantes. J’en prends à témoin le dialogue de Pierre et de Paul : je touchais la vérité, je vous rendais justice, lorsque, contre vos cimes, je défendais effrontément mes coteaux.

Flambeaux éteints du monde,

Rallumez-vous aux cieux…

Votre ciel est celui des poètes, celui qu’il y a vingt ans vous me disiez non pas aimer mais adorer. Et le cortège de vos idées en descend. Nous sommes nombreux à les accueillir dans la plaine, ravis si nous apercevons quelquefois vos sommets. Savoir qu’ils existent, c’est déjà beaucoup. Mais, je le confesse, et l’on s’en apercevra, depuis notre vieux dialogue tel est mon seul progrès.

Ne vous l’ai-je pas dit ? C’est à Martigues, chez vous, devant votre lagune, que j’ai peut-être avancé encore un peu dans la connaissance de vos principes. Je veux évoquer aussi ce souvenir. Il est double, une fois joyeux, une fois de deuil. Ainsi se croisent et se nouent les fils de l’amitié…