29 décembre 1922.
I
LA FAMILLE GOBEMOUCHE
Jean-François Gobemouche était un habile tisserand de Reims, ville célèbre, entre autres choses, par l’excellence de ses drapiers. On était, chez les Gobemouche, tisserand de père en fils. On y naissait aussi avec une disposition naturelle à écouter les bourdes, fables et contes de ma mère l’Oie qui couraient l’air du temps. De là était venu le nom de la famille depuis les âges anciens.
Lorsque Jean-François était assis à son métier, il n’avait que des idées justes et claires. Il lançait sa navette d’une main exercée et il formait avec art la trame des plus riches tissus. Sa vie était simple et rangée et il s’adonnait à l’épargne. Il fuyait les tavernes et les pots, et il élevait dans la crainte de Dieu les nombreux petits Gobemouche que le ciel donnait à son foyer. S’il n’avait subi sa tendance héréditaire à la naïveté, Jean-François eût été sans reproche et sans défaut.
Sa faiblesse était de croire les marchands d’orviétan, vendeurs d’almanachs, avaleurs de sabre, charmeurs de serpents et diseurs de bonne aventure qu’il rencontrait sur les places publiques. Il n’était nouvelle merveilleuse qui ne trouvât en lui une oreille crédule et complaisante. Il ne s’étonnait pas d’apprendre que le Grand Turc avait épousé la République de Venise. Un jour qu’un arracheur de dents promettait d’enlever sans douleur, à l’aide de son sabre enchanté, les molaires les plus résistantes, Jean-François, qui souffrait d’un certain chicot, s’empressa de monter sur l’estrade. Là, en présence du peuple ébahi, tandis que la musique faisait rage, le charlatan, retroussant les manches de sa robe de docteur, tira de la bouche large ouverte du tisserand une dent bien creusée et bien noire.
« T’ai-je fait mal ? » demanda l’opérateur en exécutant, d’un air avantageux, un vaste moulinet avec son sabre.
Jean-François s’empressa d’assurer qu’il n’avait pas même senti le fer de l’instrument.
« Je prends la noble assistance à témoin de la déclaration du malade », s’écria le saltimbanque. Et, se penchant à l’oreille de Jean-François, il ajouta :
« Rentre chez toi, et, si tu tiens à la vie, ne mets ni le doigt ni la langue à la place où était ta dent avant qu’une journée entière n’ait passé, sinon il surviendra un flux de sang dont tu mourrais sur l’heure. »
Jean-François promit, et, ayant allégé sa bourse d’une pièce de vingt sols, rentra au logis en prenant grand soin de ne pas remuer la langue, quelque curiosité qu’il eût de savoir où en était sa gencive. Et quand le lendemain fut venu, il s’aperçut que le chicot était toujours dans sa bouche.