Mais cette mésaventure ne le guérit pas de sa crédulité, car l’expérience profite peu aux hommes quand leur esprit est ainsi fait qu’il aime à se nourrir de chimères et de mensonges.


Or, ceci se passait au temps illustre où le roi Louis XIV avait pour ministre un drapier de Reims, le sieur Colbert. Élevé à l’enseigne du Long Vêtu, Colbert voulait que le commerce du royaume fût prospère. Il soutenait les gens de métier et il favorisait leur établissement. Étant des mieux connu pour son habileté et sa bonne conduite, Jean-François obtint une des bourses par lesquelles le ministre du roi aidait à fonder des manufactures. Rempli de joie et d’espérance, il vint se fixer à Vouziers en Champagne, ville désignée pour recevoir des drapiers et des filateurs.

Ce jour-là, Jean-François Gobemouche s’applaudit d’avoir toujours cru aux merveilles. Mais il ne voyait pas que le seul miracle était de vivre sous un prince et des ministres appliqués au bien public. Ses années de labeur, son assiduité, son honnêteté trouvaient la récompense qui doit échoir aux bons travailleurs dans un État bien réglé.

Il ne remarquait pas non plus, tant la chose, ainsi qu’à ses contemporains, avait fini par sembler ordinaire, qu’il vivait en paix entre des frontières bien gardées, à l’abri des invasions, quoique les reîtres, pandours et lansquenets, qui, jadis, venaient ravager Lorraine et Champagne, fussent seulement à quelques étapes de la ville. Jean-François, dans cette sécurité, tissait des draps réputés pour leur finesse. Il les vendait aux marchands tailleurs de Paris, lesquels les cédaient avec bénéfice aux personnes de qualité. C’est ainsi que M. Jourdain, dont le père tenait boutique près le Pont Neuf et qui finit dans l’extravagance, tout bourgeois qu’il était, de se croire gentilhomme, avait acquis sa fortune.

Cependant le tisserand champenois accroissait la sienne et son commerce s’étendait à travers le royaume. Lorsque son fils aîné en prit la suite, il s’associa à des armateurs de Marseille dont les navires visitaient les Échelles du Levant, et ses étoffes furent recherchées des vizirs et des sultanes. Car, en ce temps-là, notre pavillon régnait sur la mer, notre marine était florissante et les marchands français n’avaient pas de rivaux en Orient.

Le drap se vendit si bien qu’à la troisième génération la descendance de Jean-François, récompensée de son application et participant à la grandeur et à la prospérité de l’État, parvint à l’opulence. Sous le roi Louis XV, dit le Bien-Aimé, Louis Gobemouche, qui avait hérité d’un beau domaine voisin de Vouziers, acheta une charge de magistrature, et bientôt, par lettres patentes, il eut droit de s’appeler M. de Gobemouche.

D’autres membres de la famille, ajoutant à leur patronyme des appellations de terres, se répandirent dans toutes les charges. On en vit à l’armée et même à la Cour. Mais qu’ils fussent comtes ou marquis, lieutenants généraux ou intendants de provinces, les Gobemouche restaient toujours Gobemouche. Et s’ils n’écoutaient plus les arracheurs de dents aux carrefours, comme leur humble ancêtre, ils restaient prompts à croire sur parole les rhéteurs, les sophistes et, en général, tous les charlatans de l’écritoire qui se vantent de réformer l’État et d’assurer le bonheur du genre humain.


Vers l’année 1780, M. de Gobemouche, fermier général, tenait table ouverte dans son hôtel de la rue Saint-Honoré. Inconsolable d’être arrivé trop tard pour donner asile à Jean-Jacques Rousseau et pour abriter sous son toit, à l’exemple des plus grands seigneurs, le citoyen de Genève, notre financier hébergeait de son mieux l’école philosophique. Il nourrissait dans sa vaisselle plate, servie par une armée de laquais en livrée, des philanthropes qui déclamaient contre le luxe et la servitude, et célébraient dans leurs livres le brouet noir à la mode spartiate, seul mets digne d’une République d’hommes affranchis et égaux entre eux, tels que la nature les crée. M. de Gobemouche s’émerveillait de ces discours. Il faisait imprimer à ses frais les ouvrages les plus hardis de ses auteurs familiers. Lui-même composait en secret, sur un bureau qui était un chef-d’œuvre de Boule, un traité de l’Égalité selon la loi naturelle.